Comment j'ai alimenté un concert en pédalant

Article publié le 20 octobre 2011
Article publié le 20 octobre 2011
Être fou de vélo, avoir des muscles entraînés et des fesses suffisamment habituées à rester longtemps sur une selle triangulaire. Tels sont les ingrédients pour alimenter -grâce à l’énergie produite par le mouvement des pédales - les lumières, les instruments et les amplificateurs du concert « Good Bike » des Têtes de Bois.
La scène à pédales est déjà une réalité et le groupe romain veut l’exporter en Europe.

Ce 16 septembre 2011 à Rome, au cœur du quartier San Lorenzo, j’étais également présente parmi les 128 pédaleurs volontaires à avoir mis à disposition leurs vélos, leurs jambes et leur enthousiasme pour le premier concert au monde à « impact zéro ». Au milieu de ces pédaleurs pleins de bonne volonté, il y avait des visages connus qui fréquentent le Critical Mass et le Ciclofficine Popolari. Dans le public, se trouvaient également des fans des Têtes de Bois et des gens du quartier, attirés par cette armée de bicyclettes rangées en ligne comme sur un champ de bataille. Les règles étaient claires dès le départ : notre effort en échange du concert. Tout le monde l’avait accepté de bon cœur et il y avait même des pédaleurs en liste d’attente espérant prendre la relève de quelqu’un au cours de la soirée.

Les Têtes de Bois n’en sont pas à leur premier coup d’essai. En effet, Andrea Satta, le chanteur et leader du groupe, en plus d’être un cycliste invétéré, est à l’initiative du projet I riciclisti, un livre sur la passion des deux roues associée à un CD de 4 morceaux, qui sert de bande sonore idéale pour la lecture. En définitive, pour un gars comme ça, il n’était pas difficile de s’attendre à une trouvaille comme « la scène à pédales ». Évidemment, Andrea Satta sait s’entourer de personnes suffisamment visionnaires pour transformer l’utopie en réalité. Gino Sebastianelli, un ingénieur romain qui gère sa double vie avec une joyeuse schizophrénie, a créé la scène à pédales. Le jour, il est consultant pour une multinationale et connaît tous les secrets des systèmes de navigation d’un grand bateau. Le soir, il se laisse embarquer par Andrea Satta dans mille projets qui conjuguent la musique et l’écologie. Pendant que j’accroche mon vélo au trépied spécial, relié à son tour à une dynamo qui produira le courant nécessaire au fonctionnement de tout le matériel, Gino m’explique que les générateurs de courant, alimentés en énergie produite par les cyclistes, fourniront les kilowatts dont la scène a besoin pour fonctionner.

Si les gens ne pédalent pas, le concert s’arrête.

Avec mes petits moyens, je suis indispensable à la réussite du concert. Je ressens une agréable sensation d’omnipotence, qui s’ajoute à la satisfaction de participer à un projet original et centré sur des thèmes toujours plus sujets à controverse : la mobilité durable, le rendement énergétique, la technologie en aide à la protection de l’environnement.

« A la base, ce sont des dynamos indépendantes mises en parallèle cinq à cinq et reliées à un régulateur de tension, explique Gino. Comme nous n’avions pas un gros budget à disposition, nous ne pouvions rien inventer de nouveau et nous avions acquis ce qui se faisait sur le marché, c’est-à-dire, des régulateurs de charge photovoltaïques installés sur des paquets de batterie, le tout relié à un invertisseur. » Et que se passe-t-il si les gens ne pédalent pas ? Le concert s’arrête ? Oui, mais pas immédiatement. Gino a pensé à tout : « Des batteries accumulent l’énergie et la restituent au cas où il y aurait une baisse pendant environ 15 minutes, après que tous les cyclistes aient cessé de pédaler, du moins j’espère. »

Le choix du lieu non plus n’est pas laissé au hasard. Après s’être produit sur des échelles mobiles, dans des souterrains du métro, à bord d’une vieille camionnette Fiat 615 NI de 1956, transformée en scène ambulante, dans des usines abandonnées, dans le tramway, dans des gares, des théâtres prestigieux et des centres sociaux, pour l’étape romaine de « Good Bike » (dernier album du groupe, ndlr), les Têtes de Bois ont choisi la Piazza dei Sanniti à San Lorenzo (sud de l'Italie en Calabre, ndlr), quartier universitaire et centre névralgique de la capitale.

Printemps 2012 : tour à deux roues

La représentation à Rome a été une confirmation du succès de la scène à pédales, inaugurée à Bari. Il ne pouvait en être autrement, d’autant que la région des Pouilles est le principal financier du projet. La scène à pédales ira loin : les Têtes de Bois ont été invités à se produire en France, en Allemagne et en Hollande, pour une tournée internationale qui reste à définir, mais prévue pour le printemps 2012 (sous la pluie, la scène à pédales n’est pas pratique...). De cette expérience naîtra aussi un film, Film à pédales, un projet du metteur en scène Agostino Ferrente (déjà récompensé pour son documentaire L'Orchestra di Piazza Vittorio).

Serait-ce vraiment le futur des concerts des Têtes de Bois ? « Tant qu’il y a la scène à pédales, oui. Ils font la guerre pour trouver de nouveaux carburants, alors que tout le monde a de l’énergie dans ses jambes », déclare Andrea Satta. « Nous ne croyons pas que la scène à pédales peut sauver le monde, ajoute Gino, c’est l’attitude qui compte. Écouter un concert en pédalant au lieu d’utiliser une prise, aller travailler à vélo plutôt qu’en voiture. Si personne ne veut faire de petits sacrifices, ce ne seront pas les éoliennes qui le feront. »

Photos : Têtes de bois/page facebook