Claudia Cardinale : « J'ai toujours voulu montrer que la femme est plus forte »

Article publié le 21 juillet 2015
Article publié le 21 juillet 2015

Elle a toujours eu, cowboys compris, les hommes à ses pieds. Elle a embrassé des alligators, des lions, des guépards et a fait fondre la caméra des plus grands. Claudia Cardinale a peut-être été l'unique actrice à représenter l'idéal de la femme forte des années 60. À 78 ans, « La Cardinale » reçoit chez elle pour dérouler sa grande vie. Et nous faire plier au bras de fer.

Elle a été définie par David Niven comme, « avec les spaghetti, la meilleure invention des Italiens. » Elle adore le chocolat. Son modèle est Brigitte Bardot, avec qui elle défile sur les Champs, boudinée dans une robe hyper sexy. En dépit de sa beauté, elle a toujours esquivé le « oui » à l’autel. Sourire méditerranéen, famille sicilienne, aux ancêtres de l’Île des Femmes (Nomen Omen), elle ne parle pas un mot d’italien quand on l’appelle pour tourner des films tels que La Fille à la valise (Valerio Zurlini, 1961) et pourtant elle est acclamée comme « la fiancée des Italiens. » Pasolini et Moravia rendent hommage à son regard et à son corps. Avec Sophia Loren, elle est l’actrice qui a le plus marqué, dans le monde, l’idéal de la beauté et du cinéma italiens. Rebelle, elle avoue avoir tout appris sur son art sans avoir jamais été dans une école.

cafébabel : 144 films à votre actif, diva internationale et icône italienne, vous continuez à tourner en français, italien et anglais : avec quelle langue vous êtes la plus à l’aise ?

Claudia Cardinale : (Elle éclate de rire) Je n’arrête pas de faire des films, hein ! Et vous savez : à mon âge, pas un brin de lifting, je suis naturelle. Ça sert à quoi ces vieilles sorcières aux joues et aux lèvres de Barbie ? Ma mère me disait « Claudia on ne voit pas tes rides : tu souris tout le temps ! »

Ma première langue c’est le français parce que ma famille avait émigré de Sicile à La Goulette, un faubourg de Tunis : la Tunisie était, à l’époque, un protectorat français. Mes parents ne parlaient que le patois sicilien à la maison : finalement, j’ai été élevée avec le français. Quand j’ai commencé à tourner en Italie, j’étais doublée : déjà, parce que ma voix est très grave et, surtout, à cause du fait que je ne parlais pas un mot d’italien. Luchino Visconti était le seul réalisateur avec qui je pouvais discuter : il avait vécu à Paris, en tant qu’assistant de Jean Renoir, il parlait français couramment.

Au jour d’aujourd’hui, j’aime autant le français que l’italien, d’autant plus que, comme mon père, je n’ai jamais renoncé à ma nationalité italienne. Je ne pourrai jamais oublier ma première impression des Italiens. J’étais terrorisée quand ils parlaient : ils gueulaient et gesticulaient, on aurait dit qu’ils allaient se tabasser.

cafébabel : Quels artistes et quels tournages vous ont marquée le plus ?

Claudia Cardinale : La grandissime Rita Hayworth. Pendant le tournage de Le Plus Grand Cirque du monde (Henry Hathaway, 1964), j’étais dans ma roulotte pour la pause. Rita débarque en larmes. Elle me regarde dans les yeux et sanglote : « Un jour, moi aussi je fus belle. » Elle m’a touchée à tel point que moi-même j’ai commencé à pleurer. Rita était une femme magnifique : elle avait ce côté nostalgique qui la rendait encore plus charmante. Le film de Hathaway m’a permis de croiser aussi le mythique John Wayne.

cafébabel : Vous aimez les cowboys ?

Claudia Cardinale : Une place spéciale dans mon cœur est réservée à Burt Lancaster et Henry Fonda. Le premier est devenu un incroyable prince sicilien du 19e siècle, un guépard fabuleux. Avec le second,  je me suis mise à nu, dans tous les sens ! Pour Il y était une fois dans l’Ouest (Sergio Leone, 1968), j'ai tourné une des scènes les plus chaudes de toute ma vie. Henry était gêné par la séquence de nos ébats amoureux. Du coup, il m'a été confiée la dure tâche de le « réchauffer ». Je l’aurais fait volontiers, si sa femme, plantée comme un vautour à côté de la caméra, ne nous lançait pas des regards assassins !

cafébabel : Avec quels personnages du cinéma français avez-vous été la plus liée ?

Claudia Cardinale : Mon actrice préférée, c'était Brigitte Bardot car elle dansait, chantait. Elle savait tout faire. Alors, je ne vous dis pas quand j’ai eu l’honneur de jouer à son côté dans Les Pétroleuses (Christian-Jaque, 1971). Les paparazzi ne quittaient jamais le plateau car il s’attendaient à ce que la blonde française BB et la brune italienne CC se disputent. Au contraire, avec Brigitte nous sommes devenues grandes amies : le tournage a été de la folie pure.

L’avant-première sur les Champs-Elysées fut la véritable cerise sur le gâteau : nous nous sommes mises d’accord sur notre tenue pour le tapis rouge. Brigitte me fait « Mets-toi en robe sexy, moi je serai en smoking ! » À notre arrivée, on a fait délirer les journalistes.

En 2008, on m’a remis la Légion d’honneur : la lettre que Brigitte m’a envoyée est juste trop drôle. La dédicace : « à ma pétroleuse préférée ! » 

cafébabel : Et les hommes ?

Claudia Cardinale : J’ai une immense affection pour trois grands « mâles » du cinéma français avec qui j’aurais pu avoir une histoire d’amour romanesque, mais, au final, je me suis contentée de leur splendide amitié. Vous savez : on m’a jamais enchaînée avec une bague à l’autel. Je suis une femme libre !

Alain Delon et moi, sommes, pour tout le monde, le couple de rêves : Angelica et Tancredi ! À la présentation de la version restaurée du Guépard (Luchino Visconti, 1963), on était assis à côté et on chuchotait « T’as vu, on se roulait des pelles à gogo ! ».

Pareil, avec Jean Sorel, co-protagoniste de la relation incestueuse dans Sandra (Luchino Visconti, 1965), on  s’est toujours posé la question « Pourquoi on n’a pas eu une histoire d’amour comme dans le film ? ».

Et pour finir, avec mon cher Jean-Paul Belmondo : quel attachement ! Quand je l’embrassais dans Cartouche (Philippe de Broca, 1962), je le picotais de partout. Et plus je fonçais, plus ses baisers étaient forts. À un moment donné, Philippe a perdu les pédales et a crié « Arrêtez, les enfants ! ».

cafébabel : Et les « Ritals » ? si vous deviez sauver de l’oubli trois d’entre eux, qui mettriez-vous sur le podium idéal ?

Claudia Cardinale : J’ai tourné avec Pasquale Squitieri toute une série de film de mafia, cependant, mes grands maîtres absolus restent Luchino Visconti, Federico Fellini et Mauro Bolognini.

Après Le Bel Antonio (1960) – sur le tournage duquel, Marcello Mastroianni a été méprisé par les hommes du village sicilien où l’on filmait, parce que son personnage de macho impuissant était honteux pour la virilité méridionale – Bolognini m’a appelé pour un des rôles les plus beaux de ma carrière. Dans Le Mauvais Chemin (1961), je suis Bianca, une pute : jouer ce personnage m’a donné un plaisir libératoire parce que j’ai pu expérimenter, en tant qu’actrice, toute une nouvelle gamme de nuances, dont je n’avais absolument aucune conscience.

Federico et Luchino, ils étaient en compétition artistique. Tourner en même temps Le Guépard et Huit et demi (1963) n’a pas été facile. Ils menaient une guerre réciproque : Luchino exigeait, avec son réalisme théâtral, maniaque, qu’Angelica soit brune, aux cheveux longs, et rigoureusement pas lavés, comme il était coutume en 1860. Federico, pour sa part, voulait que Claudia, alias la muse angélique, soit blonde aux cheveux courts. Je ne sais pas comment j’ai fait, mais j’ai réussi à être à la hauteur de tous les deux ! Ils avaient aussi deux méthodes complètement opposées : chez Fellini, le tournage était un bordel ! Il y avait un boucan d’enfer, les acteurs comptaient « un, deux, trois » au lieu de dire leurs mots. Un vrai cirque !

Sur les plateaux viscontiens, au contraire, on n’entendait pas une mouche voler, tellement Luchino exigeait le respect de son art, voire une précision dramatique, esthétique.

Une profonde amitié me liait à Luchino : on conversait en français, il me gâtait avec des cadeaux de luxe – un carnet de bal original du 19e siècle, par exemple –  c’est lui qui a façonné mon style.

Regardez mon maquillage, le contour de mes yeux mis en valeur avec un crayon noir : Luchino me disait « tout ce que ta bouche n’avoue pas, doit être communiqué par tes yeux. » Il m’aimait parce que je suis un garçon manqué. Il avait l’habitude de m’inviter chez lui dans son manoir sur la via Salaria pour regarder le Festival de Sanremo. On se taquinait sans cesse.

Extrêmement élégant, une écharpe ou un foulard toujours autour de son cou : l’homme le plus cultivé que j’aie jamais connu. Il me protégeait : sur le plateau de Rocco et ses frères (1960), il y avait une scène de boxe. Il a commencé à crier « Ne tuez pas la Cardinale ! » Il avait tellement d’affection pour moi.

Vous voyez la scène du bal dans Le Guépard, où Angelica entre dans la salle des fêtes. Mon personnage se mord les lèvres à son entrée sur scène. Eh bien, cette micro-action d’Angelica, je l’avais improvisée. Je craignais que Luchino me reproche cette initiative, précis comme il était, et finalement il m’a chuchoté « Bravo Claudia ! C’était parfait ! » C’était un moment de triomphe sans égal pour moi : monsieur Visconti qui me félicite pour mon impro !

cafébabel : Vous êtes une star, unique dans votre genre : une vraie force de la nature, socialement engagée. Vous avez dit qu'une « étoile » vous guiderait…

Claudia Cardinale : Depuis toute petite, ma mère était persuadée qu’une étoile veille sur moi. Et qui m’accompagne. Je crois en ce qui en arabe s’appelle « mektoub », le destin. Tout est déjà écrit.

Je ne voulais pas faire du cinéma, vous voyez : c’est le cinéma qui m’a fait la cour. Et moi j’ai refusé, au début. Ça a été tout à fait comme avec un homme. Si vous dites oui de suite, l’homme va vous avoir et quelques temps après il se fatiguera de vous, donc il cherchera ailleurs. Si, au contraire, vous le fuyez, il continuera à vous faire la cour de façon de plus en plus intense.

Il y avait un concours de beauté : on élisait la plus belle fille italienne de Tunis. Un voyage à Venise pendant la Mostra était le premier prix. J’aidais ma mère au vestiaire du théâtre où la cérémonie se déroulait. L’organisateur m’attrape le bras à l’improviste et me traîne sur le plateau, avant le verdict du jury. Ça fait très comédie à l’américaine, mais bon : j’ai gagné sans même avoir choisi de participer ! À partir de ce moment, divers producteurs et réalisateurs ont harcelé mon père et ma mère pour que je commence à tourner.

Je ne voulais pas, moi ! Figurez-vous que je me trouvais moche ! On m’appelait « la fille qui refuse de faire du cinéma. » Quand je suis allée à la Mostra de Venise, en 1955, tout le monde me suppliait de jouer dans un film. Après beaucoup de résistance, j’ai fini par accepter ! Et voici que le cinéma comme un homme fidèle ne me lâche plus.

cafébabel : Comment faites-vous ?

Claudia Cardinale : J’ai un sacré tempérament de sauvage. Mon père m’avait acheté un cartable en bois quand j’allais à l’école à Carthage pour éviter que je me blesse, tellement j’étais casse-cou. J’adorais monter sur le train seulement quand la voiture était en marche. Je me bagarrais avec les garçons, j’ai toujours voulu montrer que la femme est plus forte. Je suis téméraire, j’ai embrassé des alligators, des lions, des guépards.

J’essaie d’être le plus simple possible et mon remède aux soucis de la vie c’est un grand sourire. Je ne me considère pas comme une star : si je suis Claudia, je le dois à mon public.

Je n’ai rien fait de spécial pour avoir tout ce que j’ai. C’est pourquoi je tâche de me rendre socialement utile. En profitant de ma célébrité d’actrice, je me suis engagée, tout au long de ma carrière, vis-à-vis de toutes les femmes invisibles, qui n’ont pas eu la même chance que moi et qui sont objet de violence.

Je suis une batailleuse. Libérale. Je ne cesse pas de me battre pour les droits des femmes et des homosexuels. Quand il y a la gay pride, le cortège s’arrête en bas de chez moi et j’entends en chœur « Claudia nous on est avec toi, toi tu es avec nous ? ».

cafébabel : Que pensez-vous de l'état du cinéma actuel ?

Claudia Cardinale : J’ai aussi accepté de tourner gratuitement pour des jeunes réalisateurs, notamment italiens, combien de lettres je reçois, où les gens se plaignent du désastre du cinéma italien. J’hallucine : je veux dire Scorsese, Coppola, Woody Allen, ils reconnaissent le rôle de phare de l’Italie et de sa culture. Rome la magnifique : elle est un musée à ciel ouvert. L’Italie c’est l’art. Le cinéma italien a été grandiose.

Aujourd'hui ? Une désolation ! Je ne me contente pas de voir anéantir ce que nos maîtres nous ont confié : je suis une femme qui vit d’espoir ! Allons-y donc, retroussons-nous les manches ! Que diraient-ils, Luchino et Federico, s’ils nous voyaient comme ça ?