Claude Truchot : « Il ne peut y avoir d’Europe que multilingue ! »

Article publié le 26 août 2008
Article publié le 26 août 2008
Strasbourg, le 1er juillet 2008 Par Vincent Lebrou Spécialiste des enjeux linguistiques de la construction européenne, Claude Truchot, professeur émérite à l’université Marc Bloch de Strasbourg revient pour Babel Strasbourg sur les récentes évolutions de la question des langues en Europe.

affiche_hello.jpgLe rapport du groupe d’intellectuels présidé par Amin Maalouf promeut le concept de la langue maternelle adoptive. Ce rapport souhaite que l’on favorise l’apprentissage de cette seconde langue adoptive, pour ne pas se limiter uniquement à l’anglais. Un tel concept vous semble-t-il utile ?

J’avais effectivement retenu du rapport Maalouf, qu’il convenait d’abord de privilégier d’autres langues, dans la mesure où la langue anglaise, tôt ou tard, on va être amené à la connaître, l’apprendre et la pratiquer. Il conviendrait plutôt de privilégier d’autres langues plus proches que ne peut l’être la langue anglaise, qui est souvent, pour beaucoup de gens, une langue véhiculaire, un outil, plutôt qu’une langue de cœur. Cette approche qui consiste à privilégier une langue plus proche de soi, peut-être une alternative intéressante. Reste à savoir si c’est réaliste. Ça peut le devenir si les acteurs politiques font ce choix là. L’inconvénient est que leurs choix sont souvent dictés par des impératifs économiques ou par la pression des électeurs. Or actuellement, la demande forte va vers la langue anglaise. Il faudrait convaincre que l’apprentissage de l’anglais n’est peut-être pas le choix le plus judicieux pour démarrer. C’est là où les acteurs politiques peuvent intervenir pour éclairer les choix. Peut-être que la promotion d’un concept fort comme celui de la langue maternelle adoptive, peut y contribuer.

Pour quelles raisons une Europe multilingue – qui ne fonctionnerait en tout cas pas uniquement avec la langue anglais – est-elle indispensable à vos yeux ?

Il faut bien comprendre une chose : la construction européenne a fonctionné jusqu’à maintenant selon un principe que l’on peut qualifier de subsidiarité : il y a des institutions, mais aussi des Etats qui fonctionnent en articulant de manière très forte leur action avec celle des institutions. Or on voit difficilement comment les Etats, qui prennent d’ailleurs les décisions dans le cadre du Conseil européen, pourraient mettre en œuvre les normes européennes si tout se faisait dans cette langue commune. Un tel processus ne peut se faire que dans la langue propre du pays ! Je prends un exemple, tout à fait d’actualité. Actuellement, on est dans la phase de ratification du projet de Constitution. Or le débat politique sur ce projet de Constitution n’a pas lieu en anglais. Ce débat politique a lieu dans la langue de chacun des pays. En Irlande, il a eu lieu en anglais, en Grande-Bretagne aussi, mais ce n’est pas le cas en France, c’est pas le cas en République tchèque ou ailleurs. Le Parlement national, délibère, décide, dans la langue du pays. Si en plus, la ratification se fait par référendum, il est évident que les débats vont avoir lieu dans la langue du pays. Les directives elles-mêmes, sont dirigées vers les Etats et sont mises en œuvre dans les Etats dans leur langue. Je ne vois pas comment elles pourraient être mises en œuvre dans une langue véhiculaire. Donc cette articulation entre les institutions qui fonctionnent avec un nombre limité de langues, et les Etats, qui ne peuvent fonctionner que dans leur langue, au singulier et au pluriel, est tout à fait indispensable, sinon la construction européenne ne pourrait pas fonctionner. Pour cette raison, il ne peut y a voir de construction européenne que multilingue. C’est la condition sine qua non du fonctionnement de l’Union européenne !

On en revient d’une certaine manière au rapport de M. Maalouf : il souhaite que les relations bilatérales entre Etat ne se fassent pas en anglais, mais la ou les langues des deux pays concernés. C’est le même esprit selon vous ?

Privilégier la langue des partenaires et non pas la langue véhiculaire, c’est une question d’attitude à adopter !. Ce n’est pas évident à faire admettre, parce que dans l’esprit des gens, avoir des rapports avec quelqu’un qui parle une autre langue, nécessite une langue véhiculaire. Ce n’est pas du tout vrai, aussi bien au niveau des institutions qu’au niveau des individus. Je donne un petit exemple, tout à fait marginal, mais révélateur : à part Cafebabel, je regarde d’autres sites, et je suis tombé il n’y a pas très longtemps, suite à la défaite de la France au championnat d’Europe de football, sur un forum francophone dans lequel des personnes de différentes nationalités s’exprimaient, notamment des Italiens. Un des italiens, qui s’était exprimé là-dessus, l’avait fait dans un anglais tout à fait incompréhensible, tellement il était approximatif et bancal. Je me suis dit qu’il n’est pas nécessaire que cet italien s’exprime en anglais. Si il ne connaissait pas le français, qu’il s’exprime en italien. Pour un français, il n’est pas très difficile de comprendre de l’italien écrit. Lorsqu’il s’agit de la conversation courante écrite, il s’agissait de quelque chose envoyé par courrier électronique, c’est de la langue courante, c’est relativement facile à comprendre. Là on entre dans un mode de communication que les gens ne comprennent pas, que les gens n’ont pas à l’esprit de manière immédiate, mais qui est fondamental. Lorsqu’on parle deux langue proches, on a plutôt intérêt à garder chacun sa langue, et on va aboutir avec un peu de pratique à se comprendre. De même, on aura pas beaucoup de difficultés à parler la langue de l’autre. On aura moins de difficultés à communiquer pour les français en italien et les italiens en français, qu’à communiquer en anglais, qui, tout compte fait n’est pas une langue si facile que ça.

Pas aussi facile qu’on veut bien le penser ou le dire.

En fait, tout dépend à quel niveau. L’anglais peut paraitre relativement simple, parce qu’il a une grammaire, je ne vais pas rentrer dans des détails de linguistes, mais il a une grammaire qui ne comporte pas comme l’allemand, des désinences et beaucoup de choses comme ça. Il a une structure de phrase proche du français, donc on a l’impression que c’est facile, mais en réalité c’est une langue très difficile. C’est une langue d’autant plus difficile pour les français qu’il y a beaucoup de termes d’origine latine en anglais, qui ne correspondent pas du tout à des termes français et on a vite fait de se planter !

Le respect et la promotion de la diversité linguistique, peuvent-elles constituer les conditions sine qua non à l’émergence d’une véritable identité européenne ?

On constate en Europe aujourd’hui une très forte implantation des langues, notamment nationales. A l’inverse, on assiste à un dépérissement très fort, des autres langues, notamment régionales, ce qui ne veut pas dire que les gens n’y soient pas attachés ; il y a au contraire un attachement fort aux langues régionales, mais qui tend à être affectif et qui correspond de moins en moins à des pratiques. Par contre, les langues nationales sont extrêmement bien implantées et très utilisées et je pense que, pour une très grande majorité des gens, elles sont des langues de cœur, les gens y tiennent. C’est ça la réalité de l’Europe. L’enjeu est que cet attachement, qui me parait tout à fait estimable, des gens pour leur langue, ne se transforme pas en nationalisme, qu’on n’en fasse pas un prétexte d’exclusion. On peut très bien cultiver l’affection, l’intérêt pour une langue, tout en étant ouvert aux langues des autres. Faire l’effort de parler à quelqu’un dans sa langue, c’est un signe d’ouverture. Je pense que l’on est beaucoup plus fermé à l’autre, quand on veut lui parler dans une langue véhiculaire. Quand on ne veut parler que sa langue, c’est aussi un signe de fermeture. L’essentiel je pense, c’est d’essayer de parler dans la langue de l’autre et d’essayer de connaître plusieurs langues. Etre multilingue est une façon d’être ouvert. Ne connaitre que sa langue et l’anglais n’est pas une ouverture. Quand on parle anglais dans son entreprise, on est dans le domaine des outils de communication, on n’est pas dans l’affectif, ni dans le symbole, ce qu’est la diversité quand même. Je pense que l’Europe doit s’ouvrir à la diversité, ça me parait tout à fait nécessaire. Pas seulement pour créer une identité européenne, mais pour créer tout un état d’esprit européen.

Justement, est-ce que là aussi le contexte géographique particulier dans lequel nous nous trouvons – Strasbourg, ville frontalière - doit permettre de favoriser cet apprentissage des langues ?

Ça me parait être une nécessité qui n’est pas forcément toujours bien prise en compte. Il y a eu de gros efforts en Alsace pour enseigner l’allemand. Du côté allemand, il y a eu plus de difficultés ; un projet est en cours depuis un certain nombre d’années, pour enseigner le français dès l’école primaire, qui marche relativement bien, mais qui se heurte à l’hostilité de beaucoup de parents. Ils estiment que leurs enfants, si on ne leur apprend pas l’anglais, ils vont être perdus. C’est assez difficile d’aller convaincre qu’il vaut mieux commencer par le français puisqu’on est dans une région frontalière et qu’ensuite, de toute façon, ils pourront passer sans difficulté à l’anglais, d’autant plus que l’anglais est une langue utilisée de manière relativement courante, du côté de nos voisins allemands. La difficulté n’en est pas vraiment une, mais il y a une difficulté dans la tête des gens. En ce qui concerne l’Alsace, on peut se réjouir qu’il y’ait des efforts faits pour l’apprentissage de l’allemand. Il n’en reste pas moins qu’il y a quand même une perte à la fois quantitative et qualitative. Il y a quelques 15-20 ans, l’Alsace était un réservoir de germanophones. Une grande partie des traducteurs et des interprètes de l’Union européenne, qui traduisaient de et vers l’allemand, étaient d’origine alsacienne, parce qu’ils étaient bilingues. Or il y a de moins en moins de bilingues, les familles transmettent de moins en moins la langue. C’est préoccupant.

« C’est un non sens de ne pas plus favoriser les autres langues »carte_linguistique.jpg

A un niveau plus général, des langues comme l’allemand sont-elles encore suffisamment attractives ?

Il faut effectivement voir aussi les choses de manière plus globale : il y a une chute dramatique des apprenants de l’allemand à l’échelon français. Alors que paradoxalement, on manque de gens pour travailler en relation avec le marché allemand, dans le monde économique, alors qu’il y’a de grandes opportunités. Je connais plusieurs étudiants en études allemandes ici qui ont trouvé relativement facilement à se faire embaucher, en raison de leur connaissance de l’allemand il y a un marché qui est ouvert. On marche un peu sur la tête : on veut de l’anglais, alors que la demande s’exerce beaucoup dans d’autres langues. Economiquement, c’est un non sens. Peut-être pas total, je ne nie pas l’utilité de la langue anglaise, mais je trouve qu’en matière de politique publique, c’est un non sens de ne pas plus favoriser les autres langues.

Est-ce qu’on peut aller jusqu’à un problème économique ? Le fait de maitriser plusieurs langues, en plus de l’anglais, peut-il être un atout en ce qui concerne la compétitivité d’un secteur, d’un pays ?

C’est plus que probable encore qu’il ne soit pas toujours aisé de le démontrer. Il y a eu des études qui ont été faites sur ce sujet. Il y a eu un rapport montrant que plus on connaissait de langues, plus on était compétitifs, ce qui est probablement vrai et que si on ne connaissait pas suffisamment certaines langues, on perdait des marchés. C’est un argument qui a été beaucoup développé du côté britannique, où longtemps on n’utilisait que l’anglais dans le monde des affaires et plusieurs études ont montré que les britanniques perdaient des marchés justement parce qu’ils n’apprenaient plus de langues étrangères. Il y a des éléments qui démontrent ça. Est-ce qu’il y’a d’autres arguments ? Il me semble que oui, mais c’est beaucoup moins facile à démontrer. Je prends l’exemple d’une entreprise française qui travaille à l’international. Elle va mettre en évidence lorsqu’elle affiche un profil de poste, la connaissance de la langue anglaise, alors qu’en réalité, une entreprise française qui embauche, pour travailler sur le marché étranger, soit elle embauche un français qui connaît l’anglais, mais ce français là, il faudra bien qu’il connaisse la langue du pays si il veut avoir un impact dans ce pays. Si elle embauche un étranger qui travaille dans le pays, si on prend l’exemple d’une entreprise française qui veut s’implanter en Italie, elle va embaucher un italien en disant il faut qu’il parle anglais. Mais si cet italien ne parle pas le français, comment va-t-il être en rapport étroit avec l’entreprise française ? Là aussi, on va embaucher sur la base de l’anglais, mais la réalité qui apparaît moins, c’est la connaissance des autres langues. C’est cela qu’il convient de mettre en évidence et qui apparaît très peu en général. Pour une entreprise, ça peut paraître gênant d’embaucher un italien en disant français obligatoire. Donc elle dira anglais nécessaire. En réalité, lorsqu’il va s’agir de recruter, elle recrutera de préférence la personne qui parle français, qui sera tout de suite opérationnel. Tout simplement, parce que ça lui facilite considérablement les choses, d’avoir quelqu’un qui parle déjà le français.

Le cas de figure que vous décrivez s’est-il déjà produit ?

Je prends l’exemple de Dacia. Renault a racheté Dassia en Roumanie et je ne pense pas que renault en embauchant des cadres de dassia ait dit il faut connaître le français. Il n’en resterpas moins qu’une bonne partie des cadres de Dacia connaît le français, et que pour eux, cela a été beaucoup plus facile de s’intégrer dans le groupe Renault en maitrisant la langue de l’entreprise. Pour Renault, le fait que le français soit une ressource bien connue en Roumanie a considérablement facilité son implantation. Beaucoup plus que lorsqu’ils se sont implantés en Slovénie, où là ils ont eu toutes les peines au début des années 90. Les Français ne connaissaient pas le Slovène, les Slovènes ne connaissaient pas le Français, ce qui a constitué un frein important à l’implantation de l’usine pendant au moins dix ans. Ils ont dû investir des sommes considérables dans les formations linguistiques, problèmes qui n’ont pas du tout été les mêmes quand ils se sont implantés en Roumanie. On parle peu de ces questions, mais elles sont fondamentales, elles sont même plus importantes qu’apprendre l’anglais. Et je ne dis pas qu’apprendre l’anglais n’est pas utile !

Une dernière question : je suis tombé tout à l’heure sur la première communication de la Commission sur le multilinguisme en 2005 et le slogan était « plus tu connais de langues, plus tu es humain », vous êtes d’accord avec ce slogan ?

C’est un slogan accrocheur. Il y avait un autre slogan qui me semblait plus douteux. C’était également en 2005, qui était « Together since 1957 », ensemble depuis 1957. C’était un slogan qui ne me paraissait pas forcément très pertinent parce que la tendance a été de le dire exclusivement en anglais, bon ça été traduit. Pas mal de gens ont protesté : on est ensemble, ça veut pas forcément dire qu’on a une langue commune. Je pense que cet autre slogan que vous soulignez est plus pertinent.

Voir aussi l'article publié dans le Monde diplomatique: La langue, c'est aussi de la politique

(Photo1: flickr/ plymouth libraries)

(Photo2: flickr / mcdowell)