Circulation(s) : Un territoire européen sans carte

Article publié le 6 avril 2011
Article publié le 6 avril 2011
Pendant un mois, un festival de photographie à Paris a exposé de jeunes artistes européens. A partir de leurs univers individuels et collectifs, les 37 participants produisent des visions artistiques d’une identité supranationale commune : au cœur de l’exposition, les paysages d’Europe et leurs habitants.

Pour son exposition européenne, le festival Circulation(s) a occupé des locaux mis à disposition par la Ville de Paris dans le parc de Bagatelle, un jardin botanique qui entoure le château autrefois construit à l’occasion d’une fête donnée par Marie-Antoinette. Du 19 février au 20 mars 2011, en empruntant un petit escalier dérobé près du jardin d’herbes aromatiques, les visiteurs ont pu voyager du passé à l’avenir : dans un long sous-sol aux murs très blancs, des photos petit format tirées sur bois côtoyaient des projections vidéos, des images couvrant un mur entier et des installations, créant une sorte de panoptique paneuropéen.

Tous ces travaux ont en commun la volonté de réévaluer le territoire européen. Les artistes exposés ont parfois entrepris de grands périples pour explorer les régions les plus reculées. François Pinçon trace par exemple un portrait de la neige lettone dans ses prises de vue grand angle en noir et blanc. Thomas Guyenet a pour sa part choisi comme sujet de sa série « Atlas » les paysages et les habitants de différents pays européens dans lesquels il a voyagé.

Des hommes et des lieux

©Julien Benard/Circulation(s)La relation qu’entretiennent les hommes avec leur habitat est aussi au cœur du travail de deux autres jeunes talents : Lionel Pralus a sondé « la mémoire d’un territoire et de ses habitants » en photographiant des lieux où des personnes ont trouvé la mort. Julien Benard a photographié plusieurs fois, en prenant toujours la même perspective, une fenêtre donnant sur une photocopieuse. Ceux qui l’utilisent ont l’air tantôt joyeux, tantôt tendu, mais leur présence dans l’espace est toujours conditionnée par les mêmes paramètres. Les images de Bénédicte Lassalle, une Française qui vit désormais à New York, sont également construites comme une série : elle a photographié à plusieurs reprises la vue depuis sa fenêtre. Sur chaque photo, un arbre au premier plan structure le cadre, et à l’arrière-plan sont représentés des lieux hétéroclites, qui sont mis en lien avec la vie de la photographe.

Le paysage urbain joue aussi un rôle primordial dans l’œuvre de Jean-Jacques Aders, qui jette un regard négatif sur notre quotidien. Ses photos montrent des décors mobiles de l’architecture commerciale engloutis par la nature : le visiteur peut ainsi contempler un « M » jaune de Mc Donald's luire dans un sillon au milieu d’un champ, ou encore le logo d’une chaîne de supermarchés sombrer dans un lac. Les photomontages d’Alban Lecuyers, avec leurs maisons qui s’écroulent ou qui explosent, sont aussi une occasion de voir « l’individu confronté à la mutation de son environnement ». Mais c’est dans les photographies de Thomas Jorion représentant des maisons à l’abandon que l’idée de la destruction utilisée comme force de transformation est la plus clairement exprimée.

©Jean-Jacques Aders/Circulation(s)

Imaginaires européens

Tous ces points de vue sur l’Europe sont l’œuvre d’artistes français. Qu’en est-il des autres jeunes Européens ? Ils se faisaient plus discrets dans cette exposition parisienne. Les images grand format aux couleurs vives, assez kitsch, de la Hollandaise Lucia Ganieva entraînent le spectateur dans un monde parallèle chatoyant aux décors naturels luxuriants. La Tchèque Jitka Horázná plonge le visiteur dans une humeur rêveuse : tirés à partir de pellicules périmées, des clichés mettant en scène des situations contemporaines lambda expriment un sentiment de paix et de gaieté avec leur mise au point floue et leurs couleurs qui rappellent les années soixante. Le Grec Pavlos Fysakis tire le portrait de Land End, lieu irréel et aride où les frontières n’ont plus de sens. Joana Deltuvaite, photographe lituanienne, considère les Européens sous l’angle de leurs biens de consommation : des photos en gros plan de produits de salle de bain crasseux et poussiéreux désignent une intimité universelle du quotidien. Avec sa série des « petits adultes », Anna Skladmann, de Brême, en Allemagne, montre une perspective angoissante sur l’avenir : les enfants qu’elle a photographiés habillés comme leurs parents et imitant leurs poses sont si convaincants dans leurs rôles artificiels que tout progrès ou changement semble exclu.

L'avenir reste à photographier

Ses photographies synthétisent un sentiment sous-jacent dans toute l’exposition : les œuvres des artistes exposés expriment davantage de sensibilité envers les réalités historiques que de réflexion sur un avenir encore incertain. Les images ont été inspirées par les spécificités des différents paysages et non par leurs éventuelles ressemblances. L’Europe des jeunes photographes est un territoire fascinant auquel ils se sont confrontés de manière passionnée. C’est un territoire plein de caractère, d’abîmes, mais aussi plein de beauté. Il s’agit d’y démanteler les structures aujourd’hui encroûtées. Ce territoire est le théâtre d’un dialogue entre habitants et lieux de vie qui n’est pas toujours simple, où l’identité est une question qui doit encore être négociée.

La présence majoritaire d’artistes français est la preuve que l’entente intra-européenne est encore en construction. La bonne volonté et l’engagement en faveur d’un projet ambitieux ne suffisent pas toujours pour pouvoir contacter de jeunes artistes et les rassembler dans un même lieu. Mais l’initiative inspirée des organisateurs de cette exposition a montré qu’il y avait un progrès dans cette voie.

Photos: ©Circulation(s) - Festival de la jeune photographie européenne