Cinéma russe : une énigme à (re)découvrir

Article publié le 2 novembre 2010
Article publié le 2 novembre 2010
La Russie et son cinéma se développent en marge de l'Union Européenne. Les films qui triomphent là-bas sont un échec ici et vice-versa. Quelle en est la raison ? Quel élément détermine le succès d'un film ? Depuis Paris, une tablée d'experts tente de déchiffrer les insondables préférences du public de part et d'autre de l'ex-rideau de fer.

Le Forum des Images de Paris, c'est comme le futur imaginé dans les années 1960 : formes ovales, lumières roses, structures métalliques et des bobos cinéphiles tout droit issus de la Nouvelle Vague. Samedi 2 octobre, le quartier général des cinéphiles parisiens organisait une table ronde sur la présence du cinéma russe en Europe. Cinq invités pour un film : Pevyi Etazh d'Igor Minaev. Le public ? Couples sexagénaires et jeunes célibataires. Qu'est-ce qui les a amenés ici en plein samedi après-midi ? La culture russe a l'air énigmatique de Dostoïevski : des traits osseux, un crâne proéminent, une barbe abondante sous une calvitie. C'est comme Le cuirassée Potemkine, (Sergei M. Eisenstein, 1925) une expérience réaliste, concentrée et excentrique (ce n'est pas pour rien l'œuvre la plus étudiée de l'histoire du cinéma).

Succès russe = échec européen

Même avec le double d'habitants et une superficie 25 fois plus grande que Paris, la Russie possède deux fois moins de salles de cinéma que la ville Lumière.  Ça n'a pas toujours été le cas : selon Joël Chapron (responsable de distribution Unifrance pour l'Europe Centrale et Orientale),  « L'Union Soviétique avait 300.000 cinémas répartis dans 15 républiques. Chaque petit village, chaque corporation et chaque ferme collective avait un écran où était projeté le dernier film de propagande communiste. Mais l'entrée dans le capitalisme a totalement changé la donne. Aujourd'hui les extensions de la Russie augmentent le prix de la distribution à un tel point que de nombreux producteurs ne voient plus l'intérêt de distribuer dans tout le pays. Du coup, beaucoup de films se limitent à Moscou et Saint-Pétersbourg. »

Sélectionné au Festival de Cannes, le film avait reçu 4 prix, dont le Prix du Jury, du jamais vu à l'époque pour un film russeEn Russie, le cinéma comme le reste évolue en fonction du super pouvoir qu'est l'Etat. Sous Staline, l'obsession de produire uniquement de grands projets avec un budget illimité primait. Après sa mort, les studios se sont décentralisés et tout s'est un peu détendu. Peu après des personnages comme Vladímir Motyl ou Andrei Tarkovski - dont le film Sacrificio a été primé à Cannes - sont apparus.

Actuellement les producteurs russes privilégient le cinéma commercial (Nochnoi Dozor, Piter FM); mais malgré son succès local, ils ne parviennent pas à conquérir l'Europe. « Il s'agit de cultures différentes, de goûts différents. C'est comme deux vies parallèles: les films qui triomphent dans l'Union Européenne échouent en Russie et vice versa », raconte Joël Chapron.

Christel Vergeade, attachée culturelle de l'ambassade française en Russie considère que «les films russes n'aboutissent pas dans l'Union Européenne où on s'attend à recevoir des clichés comme le KGB, la mafia....Il y a certains schémas difficiles à rompre, ajoute-t-elle. Beaucoup de monde ne va pas voir du cinéma russe, argentin ou allemand parce qu'ils ne sont pas habitués à entendre d'autres langues, c'est pour ça que de nombreux producteurs distribuent des bandes-annonces où l'on n'entend pas un mot. » En voici un bon exemple :

URSS : souvenirs d'un 7ème art muselé

Igor Minaev prend le microphone pour raconter son expérience de réalisateur à la fin de l'ère soviètique. Enjoué, il revient sur des anecdotes qui en disent long : « Je travaillais dans un petit studio presque familial, même s'il était sous contrôle. C'était très difficile de travailler de bons scénarios, mais nous avons essayé. Par chance, nous pouvionsde temps en tempsobtenir de la cinémathèque des films étrangers. Je me rappelle que nous une fois conspirés pour visionner un film français. Nous nous sommes enfermés en silence dans une salle, nous avons placés la bobine les mains toutes tremblantes... Le film était Emmanuelle. »

La table ronde se termina comme elle commença: dans la confusion: trop de films, trop de chiffres, trop de goûts différents... Silence. Puis Pervyi Etazh commence : une petite tragédie shakespearienne sur une Russie tortueuse, grise et délabrée... Comme le visage de Dostoïevski.

Photos : Une : Piter FM (2006) (cc) Robert Lesiak/Flickr; Affiche de Sacrificio (Andrei Tarkovski, 1986).