Chypre, entre la Turquie et l'Union européenne

Article publié le 4 mai 2009
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Article publié le 4 mai 2009
Deux événements notables ont marqué les dernières semaines à Chypre. L'élection d'un leader nationaliste dans la partie nord de l'île – la partie turco-chypriote - et la décision de la Cour de justice des communautés européennes de considérer comme illégale la cession de terrains appartenant à des familles grecques réfugiées dans la partie sud de l'île.

Dans le journal Kathimerini, Stavros Lygeros dressait le 26 avril dernier un portrait politique de M. Eroglou, grand vainqueur des élections législatives de la partie nord de Chypre. Ce leader du Parti de l'unité nationale ne croit qu'à une chose: que le problème chypriote a été réglé en 1974 avec l'invasion militaire turque qui a conduit à la partition de l'île, et entériné avec l'autoproclamation du régime de Chypre Nord en 1983. Il cherche à obtenir une partition complète de l'île et revendique un lien fort entre les Turco-chypriotes et leur mère patrie, la Turquie. C'est pourtant de telles positions qui avaient valu à l'un de ses prédécesseurs d'être remplacé par Mehmet Ali Talat, actuellement à la tête du régime, car elles entraient trop en contradiction avec l'attitude stratégique d'Ankara vis-à-vis de l'Union européenne. Mais les temps ont changé, la perspective d'entrée de la Turquie dans l'UE ne s'est pas encore concrétisée et le gouverment actuel de Chypre Nord n'a pas satisfait les électeurs turco-chypriotes frappés par le chômage et choqués par des affaires de corruption. Différents facteurs ont donc donné à Dervis Eroglou une victoire dont la presse grecque cherche à mesurer les conséquences.

Ce qui est à craindre, en premier lieu, c'est l'intervention de ce nouvel acteur politique dans les négociations en cours entre Dimitris Christofias et Mehmet Ali Talat. Selon Kathimerini, l'Union européenne, les Etats-Unis et la Turquie se sont empressés de réaffirmer que le seul partenaire dans les pourparlers restait M. Talat. Cependant, le nouveau vainqueur a déjà annoncé sa volonté d'y participer (voir Eleftheros Typos), au moins par le biais d'un représentant de son parti. Par ailleurs, M. Talat n'est pas le mieux placé pour refuser cette embarrassante présence, dans la mesure où, comme le rappelle Dora Antoniou dans Kathimerini, il avait fait de même en 2003 après sa victoire électorale. Or, les positions que défendrait un représentant du Parti de l'unité nationale désormais majoritaire à l'Assemblée turco-chypriote, se résument à ces quelques mots: „Deux peuples, deux Etats, deux démocraties sur une seule île” (à lire dans Kathimerini), ce qui est tout simplement contraire à une solution de fédération bizonale et bicommunautaire que les négociations actuelles tentent de mettre en place.

Autre source d'appréhension, la gestion des biens des familles grecques réfugiées au Sud depuis 1974. On craint dans Kathimerini qu'un gouvernement nationaliste ne procède à la cession massive de biens fonciers de familles grecques à des colons ou des Turco-chypriotes. Quand on prend en compte le fait que c'est surtout le vote des colons, largement majoritaires dans la population (100 000 votants sur 161 000), qui a porté Eroglou au pouvoir, il y a fort à parier qu'une telle politique satisfera l'électorat (voir Eleftheros Typos). Et le sujet est brûlant car les Gréco-chypriotes ont trouvé auprès de l'UE un allié de poids dans cette bataille des possessions. En effet, la Cour de justice des communautés européennes vient de débouter un couple de britanniques qui avait acquis une propriété située dans la partie nord de Chypre mais appartenant à une famille grecque réfugiée dans le sud. La décision européenne a soulevé la colère de la partie turque dont le dirigeant, M. Talat, n'a pas tardé à accuser l'UE de jouer un rôle négatif dans le règlement du conflit chypriote (à lire dans Phileleftheros) et qui justifie la position du couple britannique par l'existence d'un droit différent dans le nord et dans le sud de Chypre. De leur côté, les Grecs s'estiment satisfaits et veulent que cette décision ait la force d'un message envers la partie adverse: « Les constructions illégales sur les terrains appartenant à des Grecs-chypriotes doivent cesser. Le règlement du conflit doit se faire sur la base de quelques principes de base du droit international » (à lire dans le journal chypriote Charavgi). Mais M. Talat garde un espoir, car l'affaire doit encore passer en cour d'appel de Grande-Bretagne. C'est une bataille judiciaire qui voit s'affronter des Etats européens et non européens, et dont l'issue est essentielle pour le règlement de cet épineux problème des biens qui est aussi au centre des actuelles négociations entre la partie grecque et la partie turque.

Chypre se retrouve donc au centre de quelques questions européennes, dont celle de l'intégration de la Turquie. Stavros Lygéros, dans Kathimerini, explique que « le problème chypriote n'intéresse pas l'Europe, mais il est fort probable que tous les opposants à l'entrée de la Turquie dans l'Union l'utiliseront comme un argument. » De leur côté, Kostas Karamanlis, premier ministre grec récemment en visite sur l'île, et Dimitris Christofias, ont réaffirmé leur soutien à la « marche de la Turquie vers l'Europe, même si aucun progrès a été constaté les quatre dernières années en vue d'une adaptation aux règles posées par l'UE » (à lire dans To Vima). Pour le monde grec, une partie de la question de l'intégration européenne de la Turquie se joue donc à Chypre.