Chronique d'une génération qui ne veut plus grandir

Article publié le 19 mars 2015
Article publié le 19 mars 2015

La génération des 20 à 30 ans prend bien son temps avant de devenir adulte. Mais pourquoi donc procrastinons-nous ?

Au lieu de s’établir tranquillement dans le port de la vie professionnelle sérieuse ou de la parentalité, notre génération passe bien plus volontiers son temps à s’accrocher à des comportements d’adolescents attardés comme à une bouée de sauvetage. Comme une espèce de « génération weekend », nous végétons la semaine entre stages et contrats précaires en attendant l’arrivée du jeudi et le début (en avance) du weekend. Enfin du temps pour faire la fête et glander (le lendemain matin). 

CDD, ovules et shots de vodkas

Les jeunes doutent-ils tellement de l’état du marché du travail qu’ils abandonnent déjà ? Ou bien l’éternelle jeunesse est-elle devenue l’idéal dominant et trouve son apogée dans le mode de vie actuel des jeunes générations ? 

Cette difficulté à grandir que la présentatrice de télévision et auteure allemande Sarah Kuttner décrivait déjà dans son roman Wachstumsschmerz (la douleur de grandir, ndt.) en 2011, est aujourd’hui aussi un sujet brûlant en France. Dans son livre La nuit des Trente, le comédien Éric Metzger raconte la quête désespérée du passé dans le présent. Lors de son 30ème anniversaire, Félix s’embarque pour une odyssée nocturne afin de réfléchir sur sa condition de trentenaire et à tous ses rêves qu’ils soient devenus réalité ou pas. Tout cela à coup de shots de vodka, pour convenablement se retourner la tête. 

« Éric et Quentin » : Éric Metzger dans Le Petit Journal 

Avoir une infinité de possibilités peut parfois être un challenge, mais nombreux sont ceux qui ont peur de se perdre dans ce chaos. Aujourd’hui, tout est possible, nous pouvons sans cesse nous réinventer, du moins virtuellement. Cela fait longtemps que le mariage n’est plus éternel, mais qu’un moment de la vie. La chirurgie permet d’enlever les rides. Et grâce aux cosmétiques, les traces du temps deviennent invisibles. Et surtout, nous pouvons désormais congeler les ovules et le sperme, et ainsi nous reproduire jusqu’à un âge avancé. Dès lors, qui va se dépêcher à mettre sa vie sur des rails tout tracés ? 

Que signifie aujourd’hui pour les jeunes adultes le concept de « sécurité » ? Faire carrière, se marier, construire sa maison, faire des enfants ? La carrière, c’est déjà le premier grand point d’interrogation. En effet, qui peut seulement être sûr aujourd’hui de trouver un emploi ? Et surtout, un emploi pour lequel ça vaut la peine de travailler ? Pourquoi donc ne pas prolonger ses études : en abandonner quelques-unes, en finir quelques-unes, et puis en recommencer d’autres ? Et suivre un cours de langue aussi. Ou bien, faire un stage à l’étranger ? Où nous sommes de toute manière assez certains de devoir rester encore plus longtemps sur la file d’attente de l’emploi… 

Neuf diplômés sur dix en Allemagne ne trouvent pas d’emploi directement, plus de la moitié doivent en chercher un pendant plus de trois mois. Cela dans un pays où le chômage des jeunes est relativement bas par rapport au reste de l’Europe. Et on est déjà bien content si après toutes ces recherches, on ne décroche qu’un CDD. 

La belle vie

C’est ce qui est arrivé à Michael, docteur en biochimie qui a pu faire vivre sa famille grâce à des contrats temporaires dans une université allemande, et ce jusqu’à l’arrivée du deuxième enfant. Il explique qu’il a pris son temps pour faire ses études vu qu’il pratiquait un sport de haut niveau en même temps. Il avait déjà trente ans lorsqu’il est devenu chercheur à l’université. À un moment, alors qu’il avait environ 35 ans, il abandonne l’idée de devenir prof d’université et passe l’examen donnant accès à la profession d’enseignant. Aujourd’hui, il est professeur dans un lycée : « Je me suis accroché trop longtemps au rêve de devenir professeur, mais les places sont rares ». 

Des postes, il y en a de moins en moins. Des candidats, toujours plus. Il n’y a donc aucune raison de se dépêcher pour rejoindre le monde du travail. Il faudra quand même attendre avant de trouver le job de ses rêves. C’est en tout cas l’avis de Robin. Il a commencé des études de médecine en France jusqu’au premier examen d’État, juste pour réaliser que ce n’était pas ce qu’il voulait étudier. Donc, il a bifurqué vers le droit. « La vie était simplement belle », dit-il d’un air un peu mélancolique. Aujourd’hui, il a presque trente ans et un premier emploi stable dans un cabinet de consultance à Paris, après avoir réussi des études d’administration. 

Robin n’a pas eu de difficulté financière grâce à ses parents qui ont subvenu à ses besoins pendant ces longues années d’étude. Quentin a eu, lui aussi, cette chance. En plus, il a pris une année sabbatique qu’il a passée à voyager et à traîner. Dans la plupart des cas, les parents interviennent pour ces études sur le tard. 

Se défouler, rebondir ou se retrouver sur la touche

L’aspect économique est malgré tout déterminant. Celui qui veut se consacrer longtemps aux études ou qui souhaite en faire plusieurs doit pouvoir l’assumer financièrement. Les jeunes qui doivent d’abord prendre du temps pour « se chercher » ou se défouler, mais qui ne peuvent pas se le permettre financièrement finissent vite sur la touche, socialement parlant. 

C’est le cas de Paul qui malgré un baccalauréat avec mention se retrouve maître-nageur dans une piscine en banlieue de Paris. Cette partie de la « génération weekend » qui finit chômeur ou travailleur précaire constitue ce que le sociologue britannique d’origine polonaise Zygmunt Bauman appelle les « rebus humains ». Ce sont les excédents humains de notre société capitaliste dont nous n’avons pas besoin et qui n’ont pas réussi à rebondir. 

Plus que jamais la jeunesse est divisée en deux : d’un côté ceux qui peuvent assumer cet idéal d’une jeunesse prolongée parce qu’ils en ont les moyens financiers, et de l’autre côté, ceux qui échouent dans leur projet. Et qui doivent, pour garder la tête hors de l’eau, enchaîner les petits boulots et les intérims, voir finir au chômage. 

Pendant longtemps, notre système social et la génération de nos parents ont fait office de « réservoir », trop longtemps peut-être. Jusqu’à ce que nous ayons épuisé notre idéal décadent de la jeunesse éternelle. Il est temps de tirer la sonnette d’alarme et, en tant que futurs parents, d’offrir de meilleures perspectives aux générations futures.