Christoph Blocher, suissesse story

Article publié le 27 février 2014
Article publié le 27 février 2014

Après avoir mis en scène le pro­cès ima­gi­naire de Cle­ve­land contre Wall Street, le do­cu­men­ta­riste suisse Jean-Sté­phane Bron vient aus­cul­ter la vie po­li­tique de son propre pays. Il offre, avec L'ex­pé­rience Blo­cher, un por­trait in­time de l’un des ar­ti­sans du désa­mour per­sis­tant entre la Suisse et l’Union eu­ro­péenne.

Dès 1992, on le com­pare au Fran­çais Jean-Ma­rie le Pen et à l’Au­tri­chien Jörg Hai­der. Mais Chris­toph Blo­cher est plus qu’un re­pré­sen­tant de la crème du po­pu­lisme d’ex­trême droite en Eu­rope. En quelques an­nées pleines de coups mé­dia­tiques plus pen­dables les uns que les autres, il en est de­venu le mo­dèle de réus­site.

« Je re­garde votre vi­sage avec le sen­ti­ment de re­gar­der mon pays sous un angle que je ne connais pas », dit Bron en voix-off. Pa­ra­doxa­le­ment, dans son com­bat contre l’Union eu­ro­péenne, c’est aussi un cer­tain vi­sage de l’Eu­rope qu’offre Blo­cher. Le film nous plonge dans un re­tour sur un pré­sent bien in­quié­tant, qui semble re­jouer le passé noir de l’Eu­rope des an­nées 1930. La com­pa­rai­son est dé­li­cate et contro­ver­sée mais on de­vine qu’elle s’im­po­sait, dans l’es­poir qu’elle soit sal­va­trice.

« Une fi­gure cen­trale de notre in­cons­cient col­lec­tif »

Jean-Sté­phane Bron aborde son sujet sous l’angle d’une ré­flexion sur les mythes, consi­dé­rant Blo­cher comme « une fi­gure cen­trale de notre in­cons­cient col­lec­tif ». Le ré­fé­ren­dum de 1992 sur l’adhé­sion de la Suisse à l’Es­pace éco­no­mique eu­ro­péen marque sa nais­sance po­li­tique. Blo­cher pro­nonce alors plus de 200 dis­cours qui ras­semblent des mil­liers de Suisses au­tour de l’in­quié­tude de la perte de sou­ve­rai­neté. La vic­toire in­at­ten­due du « non » achève de faire de lui une vé­ri­table star. Dans des scènes in­croyables, on le voit se com­pa­rer à un roi du Moyen-âge, à Mo­zart, ou en­core… à Dieu, lors d’un mee­ting ! On lui passe toutes les ex­tra­va­gances.

Jean-Sté­phane Bron tente une double psy­cha­na­lyse : il re­vient sur la sé­duc­tion exer­cée par cet homme neuf parti de presque rien, tout en es­sayant d’en­trer dans sa psy­ché. Simple fils de pas­teur, il fait un ap­pren­tis­sage d’agri­cul­teur et c’est l’ab­sence de terre qui l’éloi­gnera de cette pre­mière vo­ca­tion. C’est dans cette an­goisse pri­mi­tive de la terre à dé­fendre que se situerait le sens pro­fond du po­si­tion­ne­ment po­li­tique de Blo­cher, et la clé de ce qui le connecte aux foules qui l’ac­clament.

Un re­quin de la fi­nance

Le re­tour sur les ori­gines du per­son­nage per­met sur­tout de plonger dans son pas­sif de re­quin de la fi­nance. Blo­cher l’in­dus­triel s’est lancé dans un ca­pi­ta­lisme dé­com­plexé, ra­che­tant Ems dès 1983, amas­sant au passage une for­tune es­ti­mée à 2 mil­liards de dol­lars en 1999. Il fait par­tie du lobby qui met en œuvre la pour­suite des af­faires avec le ré­gime de l’apar­theid dans les an­nées 1980, un op­por­tu­nisme cy­nique que l’on re­trouve dans les par­te­na­riats d’Ems avec la Chine com­mu­niste.

L'expérience Blocher - Bande-annonce

C’est sa ca­pa­cité à réus­sir un grand écart im­pro­bable entre hautes sphères de la fi­nance et base po­pu­laire qui va faire le suc­cès de Blo­cher à la tête du Parti suisse du peuple (UDC). Sans souci des pa­ra­doxes : lui qui dé­fend les sa­laires suisses contre la concur­rence des tra­vailleurs étran­gers, il est connu pour être un pa­tron dur et l’ar­ti­san de bien des re­struc­tu­ra­tions d’en­tre­prises, li­cen­cie­ments à la clé. Il y a in­dé­nia­ble­ment quelque chose de fas­ci­nant à le voir es­qui­ver, par sa dé­ma­go­gie triom­phante, des ac­cu­sa­tions pour­tant confon­dantes.

« Un soixante-hui­tard de l’autre bord »

C’est sa maî­trise du jeu des mé­dias qui lui a per­mis de faire de l’UDC le pre­mier parti suisse, en 1999, avant d’en­trer au gou­ver­ne­ment en 2003. Il s’adonne à un cirque mé­dia­tique qui consiste, selon ses propres mots, à « éle­ver le ni­veau de pro­vo­ca­tion pour faire en­trer un thème dans la so­ciété ». À com­men­cer par la dé­si­gna­tion de boucs émis­saires.

Les cam­pagnes d’af­fiches xé­no­phobes se suc­cèdent, al­lant jus­qu’à lit­té­ra­le­ment dé­si­gner les cri­mi­nels étran­gers comme les « mou­tons noirs » du pays. Le trait est d’au­tant plus dé­ma­go­gique que l’im­mi­gra­tion en Suisse est ma­jo­ri­tai­re­ment eu­ro­péenne, fran­çaise et al­le­mande. Blo­cher, qui aime à s’auto-qua­li­fier de « soixante-hui­tard de l’autre bord », at­tise les ten­sions de la so­ciété suisse au point qu’il finit par être évincé du gou­ver­ne­ment en 2007, dans une ré­ac­tion his­to­rique du conseil fé­dé­ral.

Fi­na­le­ment, la re­vanche de 2011 sera un nou­vel échec per­son­nel. Mais, comme le sou­ligne Jean-Sté­phane Bron, il ne doit pas mas­quer une vic­toire plus pro­fonde sur le ter­rain des idées, qui se ba­na­lisent dans la so­ciété suisse. Une vic­toire at­tes­tée par le suc­cès de l’ini­tia­tive po­pu­laire « contre l’im­mi­gra­tion de masse » le 9 fé­vrier der­nier, déjà an­non­cée par Blo­cher à la fin du do­cu­men­taire.

Voir : L'expérience Blocher en salles depuis le 19 février 2014