Christiane Rösinger : « En amour, les jeunes sont devenus plus conservateurs »

Article publié le 4 juin 2012
Article publié le 4 juin 2012
L’amour est surfait, chantait-elle au tournant du nouveau millénaire. Installée à Berlin, l’auteure a depuis développé cette idée dans un livre sorti en mars 2012. Nous avons retrouvé cette écrivaine et musicienne allemande de 51 ans pour parler avec elle du bonheur en dehors du couple, de l’Eurovision 2012 et de la traduction en russe du mot « liberté ».

Lorsqu’à un coin de rue je tombe sur une femme sans abri trimbalant sa vie dans des sacs plastiques, sur un homme en train de se soulager contre un lampadaire, ou sur jeune père de famille à l’allure de métrosexuel malgré sa carrure imposante, je sais avec certitude que je me trouve à Kreuzberg. C’est dans ce quartier de Berlin qu’habite l’écrivaine et musicienne Christiane Rösinger et la scène qui se déroule devant mes yeux pourrait aussi bien sortir tout droit de l’un de ses articles. Après avoir abordé le père de famille pour lui demander mon chemin, me voilà en route pour le Café Markthalle, où Rösinger elle-même a travaillé. Elle arrive peu de temps après que j’ai commandé mon cappuccino, aussi pressée et perplexe que je l’étais cinq minutes plus tôt.

Les Lassie Singers et Britta, vous vous souvenez ?

Cette écrivaine et musicienne de 51 ans a grandi à la campagne dans le sud-ouest de l’Allemagne. Elle a passé son adolescence à rêver des lumières scintillantes de Berlin ouest, jusqu’à s’y rendre alors qu’elle avait une petite vingtaine d’années. Quel conseil donnerait-elle à quelqu’un qui serait dans cette situation aujourd’hui ? « Foncer ! », s’écrie-t-elle en riant. « Jamais je ne conseillerais à quelqu’un de ne pas devenir musicien. Et puis je pense que c’est important de partir en laissant tout derrière soi. » D’un ton plus grave, elle ajoute : « Je suis contente d’être partie. Je ne peux pas imaginer ce que je serais devenue si j’étais restée. Ça aurait vraiment été terrible ! ». Christiane est peut-être connue avant tout pour avoir appartenu temporairement à deux anciens groupes de musique allemands, Britta et son dernier groupe les Lassie Singers, dénigré par certains qui l’ont décrit comme un groupe d’ados hystériques.

Elle explique qu’aujourd’hui on la connait comme « celle dont les chansons sont toujours tellement tristes. » Pourtant, toutes ses chansons ont en commun une bonne dose d’ironie, envers elle-même ou envers la société. Bien que Rösinger ne considère pas sa carrière musicale comme principale, elle continue dans cette voie en tant qu’artiste solo, avec son dernier album Songs Of L. And Hate nominé pour le prix allemand Echo en 2011. Elle réagit au succès en s’auto-dénigrant d’une manière qui la caractérise. « Personne ne veut voir une femme quarantenaire dans un groupe. Beaucoup de personnes ont acheté l’album simplement parce qu’ils imaginaient une femme de leur âge assise derrière un piano. Aujourd’hui ma musique, c’est plutôt des chansons. Avec le groupe il y avait un élément rock plus présent, on peut même dire un côté jeune fille rebelle. J’ai toujours été davantage une chanteuse qui écrit des chansons. Je préférais des choses plus calmes. »

Britta Neander et Christiane Rosinger faisaient partie des deux groupes avant que Britta ne meurt en 2004.

Relations forcées

A peu près à l’époque où elle forma son premier groupe, Christiane commença à écrire des critiques de concert pour un petit journal de gauche. Ce qui l’amena finalement à tenir une rubrique hebdomadaire pour la station radio autrichienne FM4 et à publier deux livres. Son dernier roman Liebe wird oft überbewertetL’amour est souvent surfait ») est sorti en librairie en mars 2012. « L’idée de départ c’est qu’on vit dans une société où on est contraint d’être en couple. Les couples sont partout, mais tout ça est une vision préfabriquée des choses. L’amour romantique est préfabriqué. L’amour a disparu au XVIIIème siècle, avec l’avènement d’une société bourgeoise. Je ne dirais pas que tout était mieux dans les années 1970 ou 1980, mais les sciences sociales parlent bien d’un retour de bâton. Quand j’étais jeune, les choses évoluaient dans le sens opposé : on avait vraiment le sentiment que ce n’était pas seulement en étant en couple qu’on pouvait être heureux. Aujourd’hui, on dirait que tout le monde ne rêve que d’une relation bourgeoise, tout le monde se marie, les gens ne font pas autant d’expériences qu’avant. Les jeunes sont devenus plus conservateurs. » Haussement d’épaules. « Tout ça, ce sont des généralisations. Mais dans l’ensemble c’est la vérité. »

« Aujourd’hui, on dirait que tout le monde ne rêve que d’une relation bourgeoise, tout le monde se marie, les gens ne font pas autant d’expériences qu’avant. »

Alors que je descends d’un trait mon café maintenant tiède, Christiane jette un œil à sa montre. Elle doit y aller : elle a rendez-vous pour essayer une voiture. « En mai, je me rends en voiture à Bakou pour le Concours Eurovision de la chanson », explique-t-elle. L’espace d’un instant, je m’imagine une Christiane mal assurée, tout de noir vêtue, comme aujourd’hui, en train de chanter Depressive day, succédant sur scène à un ensemble chypriote aux jupes minimalistes. Ignorant ma confusion momentanée, Christiane continue : « Je me suis décidée sur un coup de tête. Quand l’Azerbaïdjan a gagné l’année dernière, je ne pouvais même pas situer le pays sur une carte. J’ai sorti une mappemonde et je me suis dit que c’était un endroit où il fallait que je me rende. J’y vais avec un ami, et on verra si c’est possible de donner des concerts en route. Ce n’est pas évident à cause des conflits entre les pays. On ne peut pas se rendre en Azerbaïdjan depuis la Russie, ni en Roumanie depuis la Turquie. Malgré tout, on veut acheter une voiture dans laquelle il serait aussi possible de dormir si c’est nécessaire. Et je veux apprendre un peu le russe. Je ne pense pas qu’ils parlent anglais ni allemand en Ukraine et en Géorgie. » Elle sourit. « Je sais que ‘svoboda’ veut dire liberté en Russe. En Géorgie, il est même interdit de prononcer ce mot dans la rue. Quand j’ai entendu ça, j’ai dit : « Mais c’est un des seuls mots que je connais ! ». Pendant un instant, elle réfléchit. « Svoboda, la liberté. Spasibo, merci. Pravda, la vérité. »

Photos : Une (cc) Christiane Rösinger by OTRS/ Christina Zück/ wikimedia/ Vidéos Depressive Day (cc)  playgrrround;