Choisir son agriculture... à quel prix ?

Article publié le 14 août 2009
Article publié le 14 août 2009
Nous sommes en Espagne, près de Girona, à une heure seulement de la frontière française. Les paysages nous sont encore familiers : des champs de blé, de maïs et de tournesols. Beaucoup de céréales sont produites pour nourrir les animaux qui sont très présents dans cette région. Nous avons visité deux fermes de production laitière.
Elles sont situées dans le même pays, dans la même région, dans le même village, et pourtant, même si tout semble rapprocher ces deux étables voisines, nous verrons qu’il est possible, dans un contexte identique, de suivre des combats opposés….

Se battre pour développer un lait de qualité

La première exploitation que nous visitons est une ferme bio. Au premier abord, elle n’a rien de ce que nous pouvons imaginer : nous sommes accueillies par deux silos massifs de plusieurs dizaines de mètres de hauteur et un des salariés nous aborde du haut de son énorme tracteur. La propriétaire des lieux nous explique sa façon de voir l’agriculture biologique. Selon elle, on ne peut pas renoncer aux machines sinon il faudrait employer d’autres salariés et les dépenses seraient trop importantes. Il faut également avoir un nombre de bêtes assez conséquent pour optimiser les coûts de production. Son exploitation abrite 160 vaches au total : 80 sont traites deux fois par jour et les autres servent à la reproduction. Elle est la troisième plus grande exploitation en Espagne qui produit du lait biologique.

Les bâtiments ont été spécialement conçus pour le bien-être animal. Chacun en abrite 40, là où une exploitation conventionnelle n’hésite pas à en mettre 100. Il y a aussi une aire où les vaches peuvent se déplacer dans la forêt. Il faut donc plus d’espace pour faire de l’agriculture biologique et cela se ressent sur les coûts de production. La propriétaire nous dit que c’est une agriculture plus difficile, mais c’est un choix de vie qu’elle assume totalement. Elle regrette par contre le développement limité de la filière biologique. Elle est obligée de faire la transformation elle-même et pour cela, elle vient juste de construire des bâtiments pour faire ses propres yaourts. De manière générale, c’est aussi aux agriculteurs de démarcher les acheteurs. La propriétaire, elle, veut éviter la grande distribution et essaye ainsi de vendre ses produits à des cantines scolaires ou à des restaurants. Elle nous confie que c’est très difficile et que c’est un combat de tous les jours. Elle pourrait approvisionner 80 écoles, mais elle a, au jour d’aujourd’hui, un contrat avec seulement une dizaine d’entre elles. Faute de clients, son lait est vendu mélangé avec du lait classique et n’est pas valorisé… La cause principale est que les gens ne sont pas prêts à changer leurs habitudes : les cuisiniers n’ont pas envie de servir le yaourt dans des bols et ils préfèrent les pots en plastique, c’est plus simple. L’agricultrice ne comprend pas qu’on ne cherche pas à exiger encore plus de qualité pour la nourriture et que l’UE ne pousse pas davantage au développement des filières biologiques. S’il y avait un meilleur soutien de celles-ci, plus de personnes s’engageraient dans cette voie. L’UE n’est pas inactive, mais en Espagne seulement 4 % des terres sont certifiées agriculture biologique (2007). La propriétaire ne se sent pas assez soutenue par l’UE. Cela peut sembler contradictoire mais elle ne veut pas plus d’aides. Elle veut simplement qu’on impose des prix justes car elle a dû mal à s’en sortir malgré le fait que son exploitation soit grande et performante. Elle s’était promis de ne jamais vendre aux supermarchés, mais elle va être contrainte l’an prochain de céder si elle veut que son exploitation survive.

Se battre pour avoir un lait plus rentable

La deuxième exploitation que nous visitons abrite également des vaches laitières mais elle n’a rien à voir avec la précédente. Elle est constituée de 5 étables qui regroupent 550 vaches. Celles-ci sont traites 3 fois par jour (soit toutes les huit heures) au lieu des 2 fois habituelles. Nous voyons l’exploitation un peu comme une usine, où la vache est un outil de production. Le lait est ensuite amené et vendu directement au supermarché, sans passer par une coopérative. Ainsi, cela permet d’éviter un intermédiaire et le propriétaire vend son lait un peu plus cher.

Pour gérer une exploitation aussi grande, ils sont dix. Lui et son frère sont les propriétaires et ils embauchent des africains et un bulgare pour les aider au travail. Les étrangers sont les seuls à accepter de travailler le dimanche et cela arrange bien les propriétaires qui peuvent ainsi prendre des jours de repos.

Quand on parle au propriétaire de l’UE, il nous dit qu’il n’est ni pour, ni contre. Lui, ce qu’il souhaite, c’est qu’il y ait une libre concurrence entre tous les pays. Il ne veut pas que les agriculteurs soient soutenus. Au contraire, il préfère que chacun se débrouille tout seul et qu’on laisse place à la compétition. Il est conscient qu’un tel marché libre nuirait beaucoup aux fermes plus petites et moins compétitives, mais cela ne semble pas le perturber. Tant que lui peut gagner plus. Il ne nous cache pas qu’il gagne correctement sa vie et il cherche encore des tactiques pour augmenter ses bénéfices. Par exemple, il vient très récemment d’acheter des machines en Italie qui distribuent le lait automatiquement : pour un euro inséré dans la machine, il en sort une bouteille de lait comme on achèterait du coca. Quand on lui parle d’agriculture biologique pour faire le parallèle avec notre rencontre précédente, il dit qu’il respecte ce type d’agriculture, mais que ce n’est pas une voie pour lui.

Ces deux rencontres illustrent bien le fait qu’il est possible de prendre des orientations très différentes dans un contexte similaire. L’UE laisse heureusement à chacun le choix de diriger son exploitation comme il l’entend mais il y a manifestement des solutions qui sont plus adaptées au commerce agricole européen. Si on vend sur le marché commun, pour pouvoir avoir un revenu correct et des conditions de vie acceptables, il faut réduire les coûts de production au maximum, quitte à sacrifier un peu le bien-être animal et l’environnement naturel et social.