Choisir le moins pire des deux : un scénario classique des élections en Ukraine

Article publié le 5 février 2010
Article publié le 5 février 2010
Par Ivanna Pinyak C’est une pratique politique fréquente en campagne électorale depuis 1991, lorsque le pays a regagné son indépendance. Les conseillers en communication des partis politiques exploitent intensivement les médias au point que la population – même la plus critique – est saturée par la masse d’information et les débats politiques.
Ceux-ci consistent en réalité en une suite de discours populistes, d’échanges et d’accusations mutuelles très éloignés des discussions politiques traditionnelles.

En Ukraine, on assiste depuis 1991 à l’émergence d’un phénomène d’un genre nouveau : la « RP noire » (Relation Publique noire). L’objectif est d’obliger le public à retenir les 2 candidats dits favoris.

Il s’agissait initialement de consolider la nation ukrainienne pour affronter l’effondrement de l’Union Soviétique.

Le 1er président démocratiquement élu – Léonide Kravtchouk, chef du parlement ukrainien – a été en partie élu grâce à l’image artificiellement attribuée à son rival, Taras Tchornovil. Dissident et militant des droits de l’Homme – co-fondateur et président du Groupe Helsinki en Ukraine,– il s’était vu attribuer une image de « zapadenec’ nationaliste » (nationaliste originaire de l’Ouest de l’Ukraine).

Ce phénomène a été encore plus flagrant lors de la campagne présidentielle de 1999. Le second président, Léonide Koutchma arrivait à la fin de son 1er mandat. Taras Tchornovil meurt dans un accident de la route avant le début de la campagne présidentielle. Dès lors, les « conseillers» du président sortant ne décident pas d’attaquer ses autres rivaux mais construisent un rival imaginaire : le leader du parti communiste Simonenko. Dans un pays récemment libéré du régime soviétique l’évocation de la menace « rouge » ne pouvait être que d’une efficacité redoutable.

La mécanique était lancée. De nombreux sondages accordaient au candidat communiste fictif une « popularité incontestable » à l’est de l’Ukraine. Les médias, se définissant indépendants et progressistes, sonnaient l’alarme avec le scénario « back in URSS ». Les artistes en tournée appelaient le public à « écouter la raison et voter pour Koutchma ». Etant assez connu dans l’establishment, il était le seul capable de vaincre « la menace rouge » !

Les leaders d’opinions mobilisaient la population, surtout dans les régions occidentales de l’Ukraine, en appelant au vote utile. Les médias ont alors présenté l’image d’un pays « scindé en 2 », ce qui ne pouvait qu’assurer la victoire du président sortant.

Au soir du premier tour le résultat du vote a été sans surprise : le président sortant et son rival communiste l’ont emporté sans majorité absolue. Au second tour Koutchma est réélu.

La formule magique du « comment éviter le pire scénario » prouve toujours son efficacité dans la vie politique ukrainienne et ne permet pas de voir émerger un réel débat politique de fond sur l’avenir de l’Ukraine.

Dimanche 7 février ce sont bien les deux « candidats favoris » qui se retrouveront face à face pour le second tour alors même que la confiance dont il était crédité n’a cessé de s’éroder au fil des dernières années.

Ianoukovitch était à l’origine d’une fraude massive lors de la présidentielle en 2004, qui a été un des principaux déclencheurs de la « Révolution orange ». Il était également soupçonné d’avoir été l’instigateur de l’empoisonnement de son adversaire, Viktor Iouchtchenko, bien qu’aucune preuve n’ait jamais fournie pour confirmer les accusations. En outre, le casier judiciaire de ce candidat était marqué par 2 peines de prison. Peines révisées soigneusement et levées rétrospectivement au moment de son passage de la politique régionale vers la course au pouvoir étatique.

Yulia Timoshenko, à qui le « camp orange » doit en grand partie sa réussite dans les régions hostiles au président actuel Viktor Iouchtchenko, a aussi contribué à l’affaiblissement du mouvement dont elle était l’égérie. La bataille pour le poste de Premier ministre, l’acharnement contre le Président, son ancien allié, et les accusations brutales en public, et le déficit budgétaire ont provoqué une chute de sa côte de popularité.

Le « Dzerkalo tyzhnia » (Miroir hebdomadaire), un hebdomadaire indépendant, propose pour rompre avec ce cercle vicieux de pouvoir qualifier le 3ème candidat au 2ème tour,

Les médias occidentaux se sont laissé polluer par cette bataille de l’information. Les médias français, mais aussi canadiens francophones, ont repris certains stéréotypes à la mode lors du scrutin parlementaire ukrainien en 2005. Ainsi, on pouvait utiliser comme mot clé lors de recherche sur les élections« le président pro-européen Victor Iouchtchenko », « le premier ministre pro-russe Victor Ianoukovitch », « la blonde Yulia » ou encore « la femme politique à la tresse blonde ».

Ces clichés n’ont pas été réinterrogés depuis les événements de la Révolution orange et se sont parfois même accentués à l’instar d’un article paru dans L’Express du 14/01/2010 où l’auteur va jusqu’à affirmer : « Lors de cet énième épisode du conflit russo-ukrainien, le chef d’Etat au visage grêlé (…) avait, en effet, coupé les robinets des gazoducs ukrainiens afin d’empêcher la livraison du gaz russe en Europe ».

En 2010, ces poncifs gardent une place prédominante dans les médias européens. Mis à part les deux « candidats favoris », connaissons-nous les autres prétendants au poste de Président ukrainien ? Au total 18 candidats se sont lancés dans la course à la présidence. Certains d’entre eux auraient, sans doute, mérité une attention plus soutenue de la part des médias pour permettre de ne pas résumer la vie politique ukrainienne à un éternel remake de l’opposition Est-–Ouest, et pour pouvoir véritablement se pencher sur l’avenir d’un pays au carrefour des enjeux sur notre continent.

''(Photo: flickr/carsten.rothe)