Charlottenburg : les eurosceptiques du Berlin russe

Article publié le 28 juillet 2014
Article publié le 28 juillet 2014

Au début des an­nées 1920, le quar­tier de Char­lot­ten­burg, à Ber­lin, était sur­nommé « Char­lot­ten­grad » en rai­son de la vague d’im­mi­grants russes venus dans ce dis­trict après la ré­vo­lu­tion bol­che­vique. Au­jour­d’hui, la ca­pi­tale al­le­mande hé­berge entre 200 000 et 300 000 rus­so­phones. Se consi­dèrent-ils comme une com­mu­nauté de ci­toyens eu­ro­péens ?

Au su­per­mar­ché Ros­siya, à côté de la gare de Char­lot­ten­burg, im­pos­sible d’échap­per aux dum­plings et au vin russe, ainsi qu’à la vodka et au traditionnel cho­co­lat Alyonka. Le lieu sem­blait tout in­di­quer pour bien dé­bu­ter ma vi­site du Ber­lin russe. Le ma­ga­sin pro­pose éga­le­ment un pe­tit étalage de ma­quillage, puisque d’après ce que l’on me dit, « les filles russes ne font confiance qu’aux pro­duits fa­bri­qués en Rus­sie ». Les ven­deurs portent tous le même t-shirt rouge, sur le­quel on peut lire le mot « Rus­sie », écrit en lettres cy­ril­liques bleues et blanches. 

La mode russe mise à part, il convient de par­ler de com­mu­nauté rus­so­phone à Ber­lin, ses membres ve­nant de dif­fé­rentes ré­gions et ap­par­te­nant à di­vers groupes eth­niques. « En fait, on re­cense trois groupes », ex­plique Ste­fan Melle dans le bureau de son organisation d'échange ger­mano-russe. « Il y a tout d’abord les ré­fu­giés 'accidentels', puis les juifs issus de l’an­cienne Union so­vié­tique pré­sents ici grâce à un ac­cord avec l’Al­le­magne. Mais la plus grande par­tie de cette com­mu­nauté est d’ori­gine al­le­mande. Le troi­sième groupe est plus di­ver­si­fié, puisque ses membres sont ori­gi­naires de plu­sieurs an­ciennes ré­pu­bliques so­vié­tiques », ajoute-t-il. 

LE BER­LIN RUSSE

L’or­ga­ni­sa­tion de Ste­fan a aidé les mi­grants à s’in­té­grer en Al­le­magne, sur­tout pen­dant les an­nées 1990. Mais les nou­veaux ar­ri­vants se font do­ré­na­vant plus rares. « Il s’agit dé­sor­mais de la deuxième ou troi­sième gé­né­ra­tion de mi­grants. Ils montent leurs propres business, en­voient leurs en­fants dans des écoles bi­lingues. Ils sont très bien in­té­grés ».

Pour­tant, le concept d'un Ber­lin russe des an­nées 1920 reste réel aux yeux des an­ciennes gé­né­ra­tions, qui mènent une vie « comme en Russie » dans la ca­pi­tale al­le­mande. « Cer­taines per­sonnes n’ont ja­mais ap­pris à par­ler al­le­mand, af­firme David, un jeune Al­le­mand aux ori­gines russes, qui habite à Ber­lin avec son épouse russe, « et j’ima­gine que leur vi­sion du monde cor­res­pond à celle de la Rus­sie. Après tout, ils suivent es­sen­tiel­le­ment l’ac­tua­lité grâce aux mé­dias de là-bas. » 

Par consé­quent, il semble peu pro­bable que ces Ber­li­nois res­sentent un quel­conque sen­ti­ment d’ap­par­te­nance à l’Union eu­ro­péenne, à la­quelle ils font pour­tant par­tie. En effet, « ils s’iden­ti­fient da­van­tage aux Etats-na­tions, et non aux or­ga­ni­sa­tions trans­na­tio­nales », confirme Ste­fan. « C’est l’Al­le­magne qui est per­çue de ma­nière po­si­tive, grâce à sa quié­tude et à sa sta­bi­lité, plu­tôt que l’UE. » David ac­quiesce, mais rajoute : « de­puis les évé­ne­ments en Ukraine, les re­la­tions entre l’UE et la Rus­sie sont par­ti­cu­liè­re­ment dis­cu­tées. »

« L'UE est un échec »

Le mot est lâché. In­évi­ta­ble­ment, la crise ukrai­nienne plane sur ma vi­site du Ber­lin rus­so­phone. Pour­tant, selon Ste­fan, le vé­ri­table tour­nant dans la per­cep­tion de l’UE a eu lieu en 2008. « Pour beau­coup, la crise a signifié la fin de l’UE comme ga­ran­tie de bien-être. L’UE est apparue comme faible, in­ca­pable de re­dres­ser son éco­no­mie. En 2008 a éga­le­ment eu lieu le conflit en Géor­gie, au cours du­quel l’UE sem­blait avoir une lec­ture fausse et hâ­tive de la si­tua­tion. »

Cette vi­sion ex­trê­me­ment né­ga­tive de l’Union n’a pas beau­coup changé de­puis, bien au contraire. Une im­pres­sion confir­mée lorsque David me pré­sente au Père An­drej, le cor­pu­lent barbu et lé­gè­re­ment in­ti­mi­dant prêtre de l’une des églises or­tho­doxes russes de Char­lot­ten­burg. Le Père An­drej semble très res­pecté au sein de la com­mu­nauté : alors que nous nous ren­dons à son bu­reau, il est ré­vé­ren­cieu­se­ment salué par les vi­si­teurs de la pa­roisse, dont beau­coup dé­posent leurs en­fants aux cours de langue et de re­li­gion du di­manche. 

Lorsque je l’in­ter­roge sur sa vi­sion de l’in­té­gra­tion eu­ro­péenne, le prête se montre ca­té­go­rique. « L’UE est un échec. Ici, au sein de la pa­roisse, nous dis­cu­tons de la po­li­tique eu­ro­péenne. Nous nous de­man­dons tous quand l’UE s’ef­fon­drera. Qui croit à ce pro­jet eu­ro­péen de toute façon ? Un pro­jet de paix, vraiment ? Et qu’en est-il des conflits en Ir­lande du Nord ? Ou de l’ani­mo­sité entre les Al­le­mands et les Grecs ? », questionne-t-il. 

Tout en blâ­mant l’UE pour sa do­ci­lité et sa peur, elle qui s’apla­tit naï­ve­ment de­vant les Etats-Unis sur la ques­tion ukrai­nienne, le Père An­drej se montre lé­gè­re­ment plus doux en­vers son pays de ré­si­dence. « Nous avons une res­pon­sa­bi­lité en­vers l’Etat al­le­mand, dont nous sommes pour beau­coup ci­toyens. Mais cer­tai­ne­ment pas en­vers l’UE. »

LA GUERRE DE LA PRO­PA­GANDE

De nom­breux membres de la com­mu­nauté dé­noncent les ef­fets per­ni­cieux des mé­dias, res­pon­sables selon eux du fossé de plus en plus grand entre la Rus­sie et l’Union. Pen­dant que le Père An­drej met en garde contre « une pro­pa­gande de guerre », en ci­tant quelques vagues exemples vus lors de la cou­ver­ture amé­ri­caine de la guerre de Géor­gie en 2008, David se veut plus pru­dent, mais affirme tout de même retrouver sur les les Unes des journaux occidentaux « des sté­réo­types qui vous rap­pellent la Guerre Froide ».

Il ajoute : « sou­ve­nez-vous de l’image de Vol­ker Beck (po­li­ti­cien al­le­mand) battu par des Russes agres­sifs, ho­mo­phobes et hos­tiles. Cette image a été figée dans les esprits, il n’y avait aucun moyen de se dé­fendre. Alors que la Rus­sie est fière d’être une na­tion eu­ro­péenne, les gens ici tendent à voir le pays comme un loin­tain pays orien­tal, voire asia­tique. Je crois que nous avons be­soin de plus de représentants qui réunissent les deux côtés. »

EN AT­TEN­DANT MER­KEL

Est-ce à l’Al­le­magne de rem­plir ce rôle ? Après tout, le pays pos­sède un hé­ri­tage his­to­rique d’uni­fi­ca­tion entre l’Est et l’Ouest, et est ac­tuel­le­ment gou­vernée par une chan­ce­lière qui parle cou­ram­ment russe. Pen­dant ce temps, son ho­mo­logue russe main­tient des liens étroits avec le pays dans le­quel il a été af­fecté pen­dant cinq ans. « L’Al­le­magne est un ac­teur es­sen­tiel, mais ils ont com­mis de grosses er­reurs en s’in­gé­rant dans le conflit ukrai­nien. Mer­kel est res­pec­tée, aussi bien en Rus­sie que dans notre com­mu­nauté rus­so­phone. Elle fait ce qu’elle peut, mais elle ne s’op­pose pas aux Amé­ri­cains », mau­grée le Père An­drej.

David est moins cri­tique en­vers sa pa­trie. Il est ce­pen­dant convaincu que l’Al­le­magne de­vrait amé­lio­rer la re­la­tion pré­caire entre l’UE et la Rus­sie. « Quand je vois tout le po­ten­tiel dont bé­né­fi­cie l’Al­le­magne, et que je constate que des op­por­tu­ni­tés sont sous-ex­ploi­tées, ça me met hors de moi. L’Al­le­magne doit de­ve­nir un mé­dia­teur et col­la­bo­rer avec la Rus­sie. Sinon, des mou­ve­ments comme le Front na­tio­nal ou Job­bik le fe­ront, mais pas au bé­né­fice de l’Eu­rope », s'insurge-t-il. 

CE REPORTAGE A ÉTÉ RÉALISÉ DANS LE CADRE DU PROJET « EUTOPIA – TIME TO VOTE » à berlin. NOS PARTENAIRES POUR CE PROJET SONT LA FONDATION HIPPOCRÈNE, LA COMMISSION EUROPÉENNE, LE MINISTÈRE FRANÇAIS DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET LA FONDATION EVENS. VOUS TROUVEREZ BIENTÔT TOUS LES ARTICLES SUR Berlin EN UNE DE NOTRE MAGAZINE.