Charlie Hebdo ou l'apnée de la pensée

Article publié le 16 janvier 2015
Article publié le 16 janvier 2015

L'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo est un attentat contre la pensée et la liberté d'expression. Pourtant, on finit par se demander qui parmi nous est encore capable de penser. Une réflexion sur l'attentat contre le journal satirique parisien, entre illusion de communication mondiale et apnée de la pensée.

Le 7 janvier 2015 restera dans les mémoires comme le jour de l'attentat contre la pensée. Des milliers de crayons se sont levés vers le ciel parisien afin de pousser un dernier cri désespéré pour ces 12 crayons qui ont été abattus. L'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo est une blessure profonde dans la sphère de la liberté de parole et d'expression. Le bruit des nouvelles qui se sont succédées, le tambourinement insistant des claviers au sein des rédactions du monde entier – au moins du monde occidental – sont menacés par le souvenir encore trop vif de ces tirs qui ont réduit certaines voix au silence.

Il ne s'agit pas d'analyser le contexte, ni d'exprimer des jugements sur la satire de Charlie Hebdo. Il s'agit d'en extraire la substantifique moelle,  jusqu'à affronter la lancinante réalité : à l'heure de l'interconnection mondiale et du flux illimité d'informations, à l'heure où n'importe qui peut ouvrir un blog ou poster sa propre opinion sur un réseau social, quelqu'un a été tué parce qu'il a fait un dessin, qui est l'un des nombreux moyens pour exprimer une pensée : on peut composer une mélodie, on peut peindre, on peut faire une photographie, on peut envoyer un tweet. Ou bien on peut faire un dessin.

Nous pensions avoir conquis la liberté d'expression il y a des siècles. On la considérait acquise comme un droit à respirer.  Et puis, soudain, on nous a empêché de respirer. Et maintenant nous sommes en apnée. Nous agitons les bras, nous sommes fous de rage, nous nous nourrissons des nouvelles émises dans les live blogs, dans les directs à la télévision et dans les journaux. Nous consommons de l'information de manière boulimique mais nous avons terriblement de mal à produire de la pensée. Et ce n'est pas de la faute de l'attentat contre Charlie. Les choses ne sortent pas de nulle part. L'attentat est un étranglement mais l'apnée a commencé avant. Nous ne nous en sommes même pas rendus compte, nous étions occupés à nous nourrir d'informations et à nous immerger dans le flux des opinions du web 2.0. Nous avons eu l'illusion de croire que la mondialisation pouvait résoudre nos problèmes, que la simple possibilité de communiquer de manière instantanée à l'échelle planétaire aurait aussi assuré le succès d'une telle communication. Nous avons cru innocemment que la sphère publique, cet espace dans lequel chaque être humain est libre de penser et d'exprimer ses propres idées, s'était étendue avec la diffusion de la communication. L'attentat qui a bouleversé Paris est l'énième symptome d'un inquiétant court-circuit : nous avons les moyens de communiquer, mais nous ne nous comprenons pas. Nous avons à disposition une quantité illimitée d'informations mais nous sommes en train de perdre l'habitude de penser. Nous parlons de mondialisation, pourtant nous aimons nous cramponner aux vieilles oppositions : nous d'un côté, eux de l'autre. 

Pour nous, ce sont eux les coupables. Ce sont eux les ennemis. Ce sont eux la cause de notre peur, l'objet de notre haine. Nous, en revanche nous sommes tous Charlie. Nous, nous sommes ceux qui savent encore penser. Et eux, ceux qui tuent la pensée. Tenter de sortir de la cage de ce dualisme signifie nous remettre nous-mêmes en cause et nous demander si nous savons véritablement penser. La vérité est que beaucoup d'entre nous n'ont plus la moindre idée de ce que signifie être Charlie.

La pensée ouvre des possibilités illimitées, et pour cela, elle est dangereuse. La pensée nous astreint à l'autocritique, et pour cela, elle est difficile. La pensée devrait nous amener à aquérir une réciprocité mature des perspectives : à l'heure de la mondialisation, il est vital d'apprendre à nous voir nous-mêmes dans l'autre, au delà des masques que nous portons. Pour faire cela, nous devons nous éloigner de l'idée traditionnelle de la pensée : la pensée n'est pas seulement le raisonnement qui distingue le blanc du noir, mais aussi l'imagination qui les réunit.

Si nous ne faisons pas cet effort, la société mondiale risque de devenir l'inquiétante mise en œuvre du roman d'Orwell, 1984 : ne permettons pas que l'expression « pensée libre » soit annihilée par un régime de la peur.

Reprenons nos crayons en main, levons nos voix et respirons à nouveau.