Chapeau melon et bottes de queer

Article publié le 14 août 2013
Article publié le 14 août 2013

Être un artiste « queer » est facile. Avoir un impact est plus dur si la communauté ne devient pas plus accessible. De la Hongrie, où depuis mars un amendement à la constitution limite explicitement le mariage à un acte entre un homme et une femme, jusqu'en Bosnie et en Herzégovine, des artistes queer changent les mentalités. Kati, Mel, Tonci, Andréa et Dorothée racontent leurs histoires.

Mel, Bosnie

En Bosnie, le terme « queer art » continu d'être mal interprété, nous dit Melisa Ljubovich, 23 ans. « Il n'est pas connu dans le milieu artistique, et il a désespérément besoin d'être plus utilisé. L'art queer n'est pas vraiment libre en Bosnie, mais il progresse. La communauté LGBT connait la signification du mot, mais elle l'associe à l'art sans se poser de question sur son but. Je viens d'une famille d'artistes. J'ai toujours participé à des projets et des mouvements artistiques. Je n'avais jamais défini mon art comme queer, avant d'en apprendre plus sur la théorie et la culture du mouvement. Finalement j'ai connu des artistes se définissant comme queer mais qui ne l'étaient pas. Ils commençaient à se comporter comme des vieux cons de la vieille école. »

Mel vit pleinement sa vie queer, et enseigne aux jeunes à être des artistes queer, il lui arrive même de se déplacer jusqu'à Vienne dans ce but. La Croatie et la Serbie sont plutôt à la pointe quant il s’agit de promouvoir l'art queer, mais en Macédoine les artistes queer sont moins visibles.

Andrea, Italie

Définir Andrea Giuliano comme un artiste est présomptueux. Lui dit qu'il ressent le besoin urgent de s'exprimer de diverses façons : une photo vaut mieux qu'une déclaration, une performance démontre son opposition à un parti. « Pour un queer, j'avais trop de poison en moi » dit l'artiste de 32 ans qui vit à Budapest. « J'étais fatigué de le garder à l'intérieur, alors je l'ai craché. J'ai toujours été fasciné par les différents points de vue, ce qui est normal pour moi ne doit pas l'être pour un autre. »

La plupart des photos d'Andrea, une sorte de trilogie « homo-érotique », ne traite pas du facteur queer ou d’un élément gay quel qu’il soit. « Un artiste peut être queer même sans le savoir », dit Andréa. Il participe aussi au KLIT, un espace queer féministe, qui travaille sur un projet de sex shop et de bibliothèque à Budapest. « La communauté LGBTQIA est un des nombreux mouvements qui a été victime de l'absurde chasse aux sorcières moderne. » dit-il. « Une réponse à cette violence et cette discrimination est inévitable et fortement souhaitable. L'art queer est une manière de charmer, de divertir et d'informer »

Tonci, Croatie

« Je n'ai jamais fait les beaux-arts » balance Tonci Kranjčević Batalić. « Par contre j’ai trouvé dans le langage de l'art une manière facile de soulever certains problèmes. L'art permet une entière liberté dans l'approche d'un sujet, il ne doit pas être politiquement correct. Comparé à la science ou au système légal, je dirai même, que l’expression artistique est queer en elle-même ». Dans sa jeunesse, Tonci était terrifié par la vision de l’amour montrée à la télé : un homme, une femme, un mariage. Comme si c’était la seule issue possible… sortir du placard a été un soulagement pour lui. 

« Être un artiste queer c'est être critique » affirme t’il. « Un artiste peut être queer sans même le savoir. Ce n'est pas nécessaire de coller une étiquette. Je cherche à mettre en évidence le quotidien de la communauté gay et à connaître la position du système qui nous domine. J'appellerais ça "apprendre des pédés", puisque cela offre un modèle pour une société différente, basée sur des valeurs communes négociées entre les individus de cette société. »

Dorothee, Allemagne

En Allemagne il y a beaucoup de projets d'art queer, mais peu sont vraiment connus du grand public, nous dit Dorothee Zombronner qui s’est fait la porte-parole du mouvement dans son pays depuis l'âge de 22 ans, quand elle était encore étudiante aux beaux-arts. « Les premiers tableaux de la série, mes filles étranges, illustraient les attentes irréalisables des jeunes hommes et jeunes femmes représentés de manière équivoque dans la publicité. Je n'osais pas qualifier mon art de queer, même si je travaillais sur ce sujet depuis longtemps. J'ai rencontré une artiste qui se définissait comme une artiste queer parce qu'elle aimait les femmes. Est-ce-que le titre dépend de votre art ou de votre sexualité ? Je suis féministe, suis-je queer ? Mon art est-il féministe parce que je suis une femme ? Quand je travaille ou que je parle de mon art en Allemagne, on me demande toujours "pourquoi es-tu si folle ?". Une de mes amies, qui se déclare tolérante et ouverte, a même dit une fois à quelqu'un en ma présence "Dorothee fait toujours des choses étranges." »

On a demandé à Dorothee si elle avait un cancer à cause de la façon dont elle s’habille et de ce qu’elle peint sur ses toiles. Des poils à des endroits inhabituels, des formes ressemblant à des organes génitaux et parsemées de grains de beauté ? Certaines galeries pensent que son travail est trop avant-gardiste pour être exposé.

Kati, Budapest

« Déjà enfant je m'intéressais à l'art, au graphisme et à la photographie, mais j'ai fini par devenir une biologiste, mariée et mère de trois enfants. » raconte Kati Holland. « Après mon divorce, j’ai réalisé que j’aimais les femmes. Cela remonte à environ 4 ans. J'ai traversé une période intense de transition et d'exploration de soi. L'école de dessin de Budapest est très tolérante et m'a donné confiance en moi pour réaliser les affiches pour mon examen final de graphisme. Elles représentent des personnes LGBTQ en train de s'embrasser ; les lettres de l'acronyme sont insérées dans l'affiche. »

L'artiste activiste et queer a grandi en étudiant le taoïsme, le Ying et le Yang. Elle a réalisé que la catégorisation binaire et genrée des personnes était artificielle et construite par la société. « La société hongroise possède un côté homophobe effrayant. Les gens pensent de façon hétéro-normée et divisent la société en deux catégories binaires » regrette t’elle. Elle, elle ne correspond pas à l’image d’épinal de la parfaite femme hongroise. « J'ai réalisé que j'étais un mélange de masculin et de féminin, une humaniste plus qu’une féministe. Pour avancer, il faut accepter d’exprimer sa masculinité ainsi que sa féminité. Je n’accepte pas le système patriarcal actuel, mais je ne veux pas non plus le remplacer par le matriarcat. »