Chantal Akerman : le cran de cinéma

Article publié le 9 octobre 2015
Article publié le 9 octobre 2015

La grande réalisatrice belge Chantal Akerman est morte lundi à l’âge de 65 ans. Née à Bruxelles en 1950, elle avait commencé à réaliser des films dès l’adolescence. Son dernier film, No Home Movie, avait récemment entamé le tour des festivals de cinéma internationaux.

La grande réalisatrice belge Chantal Akerman est morte lundi à l’âge de 65 ans, probablement en mettant fin à ses jours. Née à Bruxelles en 1950, elle avait commencé à faire des films dès l’adolescence avec un premier intitulé Saute ma ville, au dénouement explosif, au propre comme au figuré. Son œuvre révolutionnaire explore une gamme très étendue de sujets, de la vie apparemment peu mondaine d’une mère célibataire jusqu’à l’amour lesbien, en passant par la danse moderne, les comédies musicales, l’Holocauste ou le grand âge. Son travail est caractérisé par une extrême attention apportée aux détails, avec de longues prises, obligeant le spectateur à expérimenter le film plutôt qu’à simplement le regarder.

À l’âge de 25 ans, elle réalise Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles et dirige la célèbre actrice Delphine Seyrig dans le rôle titre. Il s’agit là d’un examen approfondi des routines répétitives et interminables d’une veuve de la classe moyenne se débattant pour joindre les deux bouts pour elle et son fils et qui, au final, ne parviendra pas à effacer les stigmates de ce à quoi elle a été obligée de s’abaisser. Chantal Akerman doit sa reconnaissance internationale à ce long film de plus de trois heures, presque entièrement filmé dans un appartement.

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Une interview donnée par Ackerman à propos du film, Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles.

L’année suivante, Akerman réalise Je Tu Il Elle. Sa caméra inébranlable y explore la sexualité de son personnage, jouée par elle-même, de sa nudité et de sa rencontre avec un routier jusqu’à cette longue scène finale d’amour lesbien, peut-être jamais égalée au cinéma quant à son réalisme. Comme sa consœur, la réalisatrice francophone Agnès Varda, avec son film Sans toi ni loi réalisé dix ans plus tard, Akerman met ici en scène une jeune femme émancipée bien en avance sur son époque.

Chantal Ackerman est connue pour ses longues scènes où les détails prennent toutes leurs dimensions.

Ces films ont été suivis par des documentaires, tels que D’est, Sud, De l’autre côté, des adaptations de Marcel Proust (La Captive), de Joseph Conrad (La Folie Almayer) et par des longs métrages méditatifs (Hôtel Monterey, News from Home). Installée pour un temps à New York, elle réalisera également des films en anglais et enseignera à l’université. Sa production prodigieuse représente plus de quarante films.

Son dernier film, No Home Movie, est constitué de conversations avec sa mère, portant essentiellement sur son expérience de rescapée d’Auschwitz. Sa mère avait alors 85 ans. Elle est morte en 2014 juste avant que le film ne soit terminé. No Home Movie vient juste de commencer à faire le tour des festivals internationaux de cinéma. C’est un film poignant, tragique et plein d’amour, intime et généreux. Dans une des scènes, sa fragile « mamica » l’appelle d’Europe alors qu’elle-même se trouve aux États-Unis derrière son ordinateur. Chantal aide sa mère à se centrer sur l’écran puis elles parlent gentiment de promenades ou de baignades. Au moment où Chantal doit raccrocher, elle doit alors indiquer à sa mère comment éteindre Skype. Il n’y a pas de remontrances, toutes les deux s’attardent un peu, Chantal contemplant sa mère, Natalia regardant tendrement ce qui n’est probablement que l’objectif de la caméra que Chantal tient devant son visage. « Au revoir, ma chérie. Au revoir, Maman. Au revoir. Au revoir. »