Chamanisme : en quoi croient les jeunes lettons  ? 

Article publié le 29 août 2017
Article publié le 29 août 2017

Des plumes, des couleurs, des crânes et un rapport incroyable avec la nature. En Lettonie, les chamanes fascinent les jeunes générations en quête de spiritualité. Témoignage d'un jeune italien au pays de la Lauki.

On m'a demandé il y a quelques jours si je croyais au chamanisme. C’est une question plutôt insolite me direz-vous. Mais vous serez encore plus surpris du fait que je n’ai pas répondu. C’était tout simplement impossible. Cela m’a laissé perplexe, on ne peut pas interroger un occidental sur sa croyance chamanique. C'est une pratique que sa société ne connait pas pas, ne comprend pas et ne veut pas. Mais en Lettonie, une nation suspendue entre l’Europe et la Russie, le chamanisme a sa raison d’être. Le monde baltique ne peut pas renoncer à la figure du chamane, pivot de la société agricole archaïque. Dans un pays où la nature joue un rôle prépondérant, s'interroger, craindre ou même connaître un chamane est quelque chose de récurrent. Presque tout le monde possède une maison familiale à la campagne, car c'est l’occasion d’être en totale harmonie avec l’eau, la terre et les animaux. Contrairement à la société sécularisée, la forêt est synonyme de rencontres, de peurs, de doutes et d’expériences.

« Après la chute du mur de Berlin les chamanes sont revenus » explique Krišjānis, étudiant à Riga. Il poursuit: « En Occident les gens vivent dans un monde post-religieux mais dans les anciens pays soviétiques, nous vivons dans celui post-athée. Le chamanisme représente la conquête d’une liberté qui semblait perdue à jamais. Dans cette optique, il possède donc non seulement une valeur religieuse, mais aussi culturelle, anthropologique, et identitaire ».

La conteuse de Riga

Le chamanisme est un phénomène asiatique, notamment turco-mongole, et sibérien. Son ancrage local est avant tout urbain, à l'image de Inin Nini, une chamane qui se définit comme étant une femme médecin mystique, guide de l’âme et conteuse de Riga. Pour elle, le chamanisme représente la possibilité de s’exprimer tel que l’on est réellement, sans aucune restriction. C’est une manifestation de son unicité, de sa différence, autrefois réprimée par le monde soviétique. Il suffit d'ailleurs de se promener dans la ville, et d'observer l'homogénéité des rues et des bâtiments pour s'en rendre compte. Le chamane rompt cette monotonie par la couleur de ses vêtements et par la fumée de ses encens.

Pourtant, en Lettonie, le choix en matière de représentation religieuse ne manque pas. 80% de la population est certes chrétienne mais la « religion du bois » bénéficie d’une suprématie absolue, le chamanisme faisant partie intégrante du néo paganisme.

La nature est la patronne

Imaginez une grande forêt de pins avec un lac au milieu et quelques ruisseaux en guisse d’affluents. Remplissez ce cadre de moustiques, de fleurs et de fougères. Un chien aboie au loin, une dame d’un certain âge marche seule. Cherchant à s'occuper en cette journée d'été, deux enfants grimpent à un arbre tandis que leurs parents se baignent dans le lac. Lors du repas, on empile son bois de feu et on balance de la sève de bouleau dans la soupe de pommes de terre et de carottes. Les Lettons sont tous fiers de faire partie de « l'occident industrialisé », mais ils aussi sont tous attachés au privilège que peut procurer la nature. C'est le premier canal de communication avec le monde et chacun est libre d'en disposer.

Le chaman est de retour dans les moeurs. C'est un symbole de résistance, un rempart contre ceux qui agissent à l'encontre de la nature. Il s'inscrit dans la mythologie baltique propre à la Lettonie, pays de la Lauki (campagne). « Nous avons un rapport avec la nature différent de celui des autres jeunes européens », témoigne Dace, étudiante en théologie à Rēzekne. « C'est dans la nature que je m'amusais étant petite. C'est le lieu de mon premier bisou et par la suite l'endroit choisi pour étudier la théologie dans l’optique de concilier mon rapport intime avec la nature et la religion » poursuit-elle au cours d’une promenade dans un champ ensoleillé. Selon elle, nature et religion sont deux notions forcément liées. « On ne peut pas comprendre l'un sans comprendre l'autre et inversement. Fascinée par l’Orient, elle dit n'avoir jamais renoncé aux traditions locales. « Je ne suis ni chrétienne ni païenne et je suis attirée par les religions panthéistes ainsi que par la spiritualité asiatique. Ma pensée est similaire à celle de Spinoza. Dieu est partout. Dans le lac, dans les fleuves, dans le bateau...».

Des religions qui se mélangent

Ici, les religions autres que le christianisme ne se cachent pas. Une exposition sur le chamanisme s'est d'ailleurs déroulée à Tartu, en Estonie, faisant ressentir un besoin de spiritualité à l'est après la chute du mur de Berlin.

 « On me demande parfois en quoi nous croyons nous les jeunes lettons », explique Elina, uen jeune femme qui travaille dans le domaine du tourisme à Rēzekne. « Paganisme et christianisme se mélangent continuellement, on ne sait pas où commence l’un et où finit l'autre. C'est à partir de la fin du communisme que cela a pu se développer. Je ne pense pas que la renaissance de la Dievturiba (polythéisme païen préchrétien, ndlr) soit une mauvaise chose. Elle poursuit : « Et je ne considère pas non plus que la reprise du christianisme après la pratique d'un athéisme forcé soit une mauvaise chose. Notre génération cherche à croire en quelque chose de différent du vieux christianisme traditionnel » récite-t-elle.

En parlant avec des Lettons on comprend que les religions sont aussi diverses que nombreuses dans le pays. Il y a des catholiques, des orthodoxes, des luthériens, et des païens. Mais pour saisir véritablement l'esprit des jeunes, il faut faire l'expérience de Līgo et de Jāni, principales manifestations spirituelles de la Lettonie au cours desquelles on compare l’attitude des habitants vis-à-vis de la religion. On y célèbre notamment la fin du long hiver. « Pour vous les catholiques, cela correspondrait à la Saint Jean », souligne Elina. « Sauf que nous avons enlevé le saint pour garder seulement la personne de Jean. Jānis est d’ailleurs un des noms les plus répandus en Lettonie. On peut donc dire que nous ne renonçons pas à notre racine préchrétienne. On est bercé par un monde fait de créatures merveilleuses, de feux infinis, de couronnes de fleurs et de divinités millénaires », rétorque-t-elle.

La spiritualité lettone est faite de nombreux symboles antiques qui représentent le soleil, la pluie, ou la terre. Depuis une dizaine d’années, le paganisme est très populaire chez les jeunes parce qu’il est direct et facile d'accès, à l'inverse du christianisme. Les crucifix et les sanctuaires ne sont plus vraiment de mise. Il est plus courant de porter un pendentif autour du cou. La Svastika (croix gammée) a une signification totalement différente de celle que l'on lui attribue dans le monde « occidental ». Elle symbolise ici la virilité, le feu et la force. C'est un objet que l'on l’offre aux garçons en signe de respect ou d’amitié. Beaucoup se la font tatouer sur le bras ou sur la jambe. Le serpent est en revanche un symbole féminin qui représente la sagesse. On en voit beaucoup sur des bracelets ou des colliers portés par des filles, symbole traditionnellement utilisé pour ornementer les jupes. Il est également courant d'accrocher à sa porte des symboles divins tels que Laima, représentation du destin. La fertilité a également sa place, souvent symbolisée par la campagne. 

« Une partie de la mythologie baltique est liée à certains symboles, une autre aux plantes », atteste Elina. Elle sourit. « Je me rappelle avoir trouvé un sorbier sauvage (Rowan) lors d'une ballade dans les bois du Latgale avec ma grand-mère. Il est très important de protéger la maison des mauvais esprits, des voleurs et de la foudre », raconte-t-elle, nostalgique. « Ma grand-mère l'a planté dans notre jardin tout en m’expliquant que ne pas l'avoir fait aurait été une grave erreur. Il est toujours là aujourd'hui ».

Il y a comme quelque chose de magique dans cette atmosphère lettone. Chaque essence possède un symbole. « Le bouleau est un arbre fondamental, on en extrait non seulement la sève, mais il est aussi le matériau traditionnel utilisé pour fabriquer le berceau des enfants », souligne Elina« Mais l’arbre le plus important de la mythologie lettone est le chêne, symbole de pouvoir, de force, et de résistance. Il représente la connexion entre le ciel et la terre, entre les humains et Dieu. Les jeunes l’utilisent pour en faire des couronnes à Līgo et Jāni. Ceux qui cherchent l’amour dans les bois lettons, doivent chercher les trèfles rouges couleur fuchsia et à forme ovale ». Elle poursuit: « On peut en faire une simple couronne de fleurs, mais il est préférable de les rapporter à la maison et de les mettre sous l’oreiller car il est dit que votre future moitié va apparaitre en rêve pendant votre sommeil », révèle-t-elle.

Identité nationale ou identité religieuse ?

Dans ma quête de spiritualité lettone, j’ai rencontré Ilze, une jeune femme nouvellement convertie au chamanisme. Selon elle, la religion ne peut pas être dissociée de l’identité personnelle et nationale. « La Lettonie n’est pas vraiment un pays chrétien. Ici les chamanes et les divinités naturelles sont arrivés bien avant le Christ et ne sont jamais véritablement partis » informe-t-elle« Nous sommes le dernier pays européen à avoir été christianisé au XIIème siècle. Malgré cela, personne n’a vraiment arrêté de croire aux rites chamanes et au pouvoir de la nature », appuie-t-elle avec ferveur, considérant son pays comme étant un grand bois où de véritables pratiques chamanes peuvent être vécues. Presque satisfaite d’avoir aboutie à une identité spirituelle, Ilze déroule dans le détail le contenu de ses journées. « Dans mon groupe certains font du yoga, d’autres sont bouddhistes, et certains consultent des chamanes. Une de mes amies m’a expliqué comment fonctionne le rituel chamanique » explique-t-Ilze. Selon elle, il faut raconter son problème au chamane pour qu'il puisse entrer contact avec le monde surnaturel en envoyant son âme à la recherche de réponses. Il établit par la suite un diagnostic et procède au soin. Elle poursuit : « On culsulte généralement pour la santé, mais également pour le succès et l'argent ». Le déroulement du rite chamanique a évolué selon les années. Il est traditionnellement célébré après le coucher du soleil, mais aujourd'hui, pour des raisons pratiques, il est souvent abrégé et se déroule pendant le jour.

« La partie la plus fascinante du chamanisme est le Yasa », déclare IlzeElle en dit plus. « Fondamentalement c’est un concept d’influence turco-mongole qui a investi tout le chamanisme. Le point central de l’observance religieuse se trouve dans le rapport entre l’homme et la nature. » Selon elle, il existe un code moral  d’après lequel il faut respecter les saisons, les exigences et les nécessités de la nature. « Il s’agit d’un environnement  auquel nous ne pouvons  pas renoncer, nous autres les lettons. Dieu est partout et le respecter signifie respecter nos bois, notre pays, notre identité et donc nous-mêmes », confie la jeune femme

Son discours est éloquent vis à vis du chamanisme, pratique qu'elle semble connaître dans le détail. En Sibérie et dans le monde baltique, les chamanes seraient donc de retour. Ou bien peut-être qu’ils ne sont tout simplement jamais partis et ont préféré  prendre des vacances pendant l'occupation soviétique.

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Cet été, cafébabel est parti à la rencontre de gens qui ont décidé d'exprimer leur foi autrement. Retrouvez notre dossier sur les croyances alternatives à travers 8 histoires, toutes bonnes à croire.