C'est l'histoire d'un mec parti faire 33 métiers en 33 semaines dans 33 pays

Article publié le 12 juin 2015
Article publié le 12 juin 2015

En fait, c'est un type tout à fait normal, ce Jan Lachner. Ce qui l'est moins, c'est que ce Franco-Allemand, tout droit sorti d'une école d'ingénieur et après avoir effectué de nombreux stages gratifiants, a déclaré un jour qu'il n'avait plus envie d'être adulte. Il raconte à cafébabel ses expériences d'un job à l'autre.

Du jour au lendemain, Jan laisse tout tomber après ses études, passe quelques coups de fil (Bon, d'accord : beaucoup de coups de fil) et prend le large pour un voyage insolite. Littéralement. Car il a entrepris de partir travailler pendant 33 semaines dans 33 pays d'Europe - et tout a commencé fin 2011 comme pêcheur en haute mer à Malte. Le presque trentenaire ne voulait tout simplement pas se la couler douce, et il n'avait pas le fric pour faire un tour du monde. Jan Lachner a été brasseur de bière en République Tchèque et prof de flamenco en Espagne. Il a fabriqué des bijoux en ambre en Lituanie et des cors des Alpes en Suisse. Il a nettoyé des bassins à requins en Grande-Bretagne et pris soin de personnes âgées en Allemagne. Résultat ? La plus gigantesque des recherches d'emploi d'Europe, un livre (paru fin 2014) et la fierté du grand-père.

cafébabel : Jan, qu'est-ce qui t'a motivé à entreprendre un tel méga-voyage de travail ?

Jan Lachner : Comme stagiaire chez Rolls-Royce, j'ai vu mes chefs, qui avaient 50 ans, et je me suis dit : je serai comme ça aussi dans 30 ans, dans la même entreprise. C'était pour moi un peu trop rectiligne. C'est pourquoi j'ai voulu voir ce qu'il y avait d'autre en dehors de l'aéronautique. Quand j'ai vu que 5 entreprises ont mordu à l'hameçon, j'ai su que je pouvais en faire 33. C'était tellement fou que les gens ont sauté sur l'occasion.

cafébabel : Tu n'étais donc pas encore prêt pour le métro-boulot-dodo ?

Jan Lachner : Si, mais je n'en avais pas encore envie.

cafébabel : Quelle a été ta première destination et pourquoi ?

Jan Lachner : La première destination a été Malte. Je voulais aller là-bas parce que je voulais être pêcheur en haute mer, et avant que l'eau ne devienne trop froide. Si je tombe par-dessus bord, le temps de survie dépend aussi de la température de l'eau.

cafébabel : Malte, ça a été un boulot bien dur, non ?

Jan Lachner : J'ai dit aux gens là-bas que je voulais le boulot le plus dur. Je suis là pour travailler. Pas pour siroter des caïpirinhas à bord.

cafébabel : Tu vis à Paris, le stage se termine. Et là, tu décides d'être pêcheur à Malte...

Jan Lachner : Je voulais exercer des métiers qui ont un lien avec le pays. Ça fait bien cliché l'archéologie en Grèce, par exemple.

cafébabel : Tu pouvais devenir banquier, en Grèce. 

Jan Lachner : L'idée était d'avoir une large palette et de raccrocher le tout au plus près de la culture du pays. Puis j'ai pensé aux langues : je parle anglais, français et allemand - je ne peux alors pas devenir agent immobilier en Bulgarie. J'ai tout simplement beaucoup googlé. Puis j'ai passé des coups de fil. La réaction était évidemment d'abord négative. Pendant des mois, j'ai essayé et réessayé. Et à un moment, quelqu'un à Malte a mordu à l'hameçon.

cafébabel : De quoi as-tu vécu pendant ce temps ?

Jan Lachner : J'ai une copine très gentille, qui a payé le plus gros du loyer parisien. Et je vis très modestement. Nous vivons à deux dans 22 mètres carrés et mon plat préféré est les pâtes à la sauce tomate.

cafébabel : Pendant un an, tu n'as mangé que des pâtes ?

Jan Lachner : Aujourd'hui encore, j'aime manger des pâtes. Je suis modeste. C'est quelque chose qui m'a beaucoup aidé en voyage. J'ai fait beaucoup de couchsurfing. Dormi à même le sol. Fait du stop. Le soutien que j'ai reçu pour mon projet a déjà couvert les frais de voyage. Parfois, je n'ai pas mangé trois fois par jour. L'idée était de mener mon projet sans augmenter les frais, dans la mesure du possible. Comme je voulais aussi montrer que chacun pouvait le faire, peu importe l'origine. En Norvège, par exemple, quand on regarde les prix, il faut vraiment gérer son budget. Pour une petite salade là-bas, je peux vivre presque une semaine ailleurs.

cafébabel : Tu connaissais déjà cette facette globe-trotter de toi auparavant ?

Jan Lachner : Un peu, peut-être. J'ai passé 6 semaines à Singapour. Je ne suis pas timide, je vais vers les gens. On vit pendant une semaine avec les gens. Ce qui est bien, c'est qu'on sait qu'on est là pour une semaine. On n'a pas le temps de laisser les choses se dérouler lentement, ça démarre aussitôt. C'est comme dans un cockpit. Le pilote et le co-pilote ne se connaissent pas. N'ont encore jamais volé ensemble, sont envoyés au hasard.

cafébabel : Comment on vit le retour ?

Jan Lachner : Bien. On a fait tout cela parce qu'on sait qu'on va revenir.

cafébabel : Notre génération a-t-elle un problème avec le fait de devenir adulte ? 

Jan Lachner : Je ne pense pas que ce soit une question de génération. Ma copine a des conceptions complètement différentes des miennes. Elle n'a pas de problème avec la transition directe vers le « trouver un boulot/gravir les échelons/acheter un jour un appart ». Pour moi, c'est surtout m'acheter un appart qui m'est complètement égal. J'aimerais vivre quelque chose, vivre dans un autre pays. Voilà ce qui serait pour moi une expérience positive.

cafébabel : À quel moment apparaît l'Europe dans ton quotidien ?

Jan Lachner : Quand j'étais à Madrid, je me suis senti bien, même si je ne parlais pas espagnol. Il y a là-bas de profondes racines européennes. Je ne crois que je sentirais autant chez moi en Amérique, même si je parle la langue. Je pense que c'est une question de point de vue et on parle de valeurs universelles. Moi, ça me dérangerait de rencontrer quelqu'un aux États-Unis qui possède une arme chez lui. Ou qui dit, « hey, la peine de mort, c'est cool ». Et je me sens tout aussi étranger à une de mes voisines qui vote Front National. Nous n'avons tout simplement rien en commun. Et cela, bien que nous soyons tous deux Français, et que nous vivions tous les deux à Paris, dans le même immeuble.

cafébabel : Mais elle aussi, elle est Européenne.

Jan Lachner :Oui, mais elle m'est carrément plus étrangère que le Slovaque, le Letton ou l'Espagnol moyen.

cafébabel : Il y a depuis des courants eurosceptiques dans toute l'Europe.Ne vivrais-tu pas dans une bulle européenne ?

Jan Lachner : Je ne trouve pas. Je pense que les gens sont parfois plus proches au-delà des frontières que dans la même région. C'est d'ailleurs le cas pour les extrémistes de droite. Les gens de Afd, du FN, de la Lega Nord, d'Aube Dorée sont, à l'échelle européenne, plus proches les uns des autres que de moi.. 

cafébabel : Comment en es-tu venu à écrire un livre ?

Jan Lachner La maison d'édition m'a appelé. Je ne voulais pas écrire de livre.

cafébabel : Et qui est ton co-auteur ?

Jan Lachner : En tant qu'ingénieur, je suis perfectionniste. C'est pourquoi la maison d'édition a trouvé un nègre. Mais je ne partirai certainement pas en vacances avec lui. Il a peut-être sous-estimé le travail. 33 pays, cela veut bien dire 33 fois un nouveau contexte.

cafébabel : Pourquoi ne veux-tu pas partir en vacances avec lui ?

Jan Lachner : Il a écrit que les Bulgares étaient mal fagotés. On ne peut pas laisser ça comme ça. On a eu ensuite encore autre gros cliché sur les Grecs, selon lequel ils seraient paresseux. Mais il s'avère que les Grecs sont ceux qui travaillent le plus en Europe. Mon livre et mon voyage devraient justement casser les clichés.

Lire : '33 Länder, 33 Wochen, 33 Jobs: Als Jobhopper unterwegs von Aalborg bis Zagreb' de Jan Lachner et Philip Alsen (2014)