«C’est à la Turquie laïque de payer la note du terrorisme islamiste»

Article publié le 13 décembre 2006
Article publié le 13 décembre 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le politologue turc Baskin Oran dénonce un ‘dialogue de sourds’ entre Ankara et Bruxelles.

Baskn Oran est un politologue turc. Membre du Comité des droits de l’homme à Ankara, il a publié en 2004 un ouvrage sur la question de la citoyenneté et des minorités en Turquie. Egalement éditorialiste pour l’hebdomadaire l’hebdomadaire turco-arménien ‘Agos’, il est aujourd'hui poursuivi pour ‘insulte à la justice turque’ et ‘incitation à la haine’. Si Ankara a fait des erreurs dans le cadre du processus d’adhésion, les dirigeants européens agissent eux de manière irresponsable, dit-il.

Pourquoi la Turquie refuse-t-elle d’ouvrir ses ports et aéroports aux navires et avions chypriotes ?

A la suite du dernier élargissement en 2004, la Turquie a décidé d’élargir l’application de l’accord d’Ankara de 1963 [qui la lie à l’UE] à 9 des nouveaux Etats membres. La liste ne mentionnait pas la ‘République de Chypre'. Les protestations de Bruxelles et l’obstination d’Ankara conduisent alors à un protocole, signé en juillet 2005, qui pose problème. Côté turc, la ratification de ce texte implique une reconnaissance du sud de Chypre (grec) et un abandon du nord, en niant l’existence de la République Turque de Chypre du Nord (RTCN). Côté européen, les diplomates sont embarrassés parce que la Turquie a toujours précisé que ce protocole ne valait pas reconnaissance de Chypre. En ne mentionnant pas 'République de Chypre' dans son premier décret, la Turquie se retrouve aujourd’hui forcée de donner son accord à un protocole qu’elle ne peut ratifier. Et comme en décembre 2004, l’UE a fait de Chypre une condition ‘de facto’ au processus d’adhésion, on se retrouve aujourd’hui confronté à un blocage du processus. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’un dialogue de sourds.

Pourquoi la question est-elle devenue aussi insoluble ?

D’une part, 2007 sera une année électorale en Turquie et l’audace n’est pas une valeur figurant au programme des candidats. Plus fondamentalement, la question chypriote a toujours été conçue comme une question nationale. Le massacre des Turcs de Chypre par les Grecs en 1964 a suscité des réactions si vives que l’abandon de Chypre est devenu synonyme de trahison. En outre, on connaît aujourd’hui en Turquie une sorte de 'paranoïa du Traité de Sèvres' , faisant suite au démembrement de l’Empire ottoman en 1920. L’abandon de Chypre participe de ce phénomène, tout en l’alimentant. Cette réaction est aussi exacerbée par d’autres facteurs comme l’opposition à la globalisation incarnée par l’UE. Nombre de Turcs craignent qu’une entrée dans l’UE ne porte atteinte à l’indépendance et à leur culture. De même, les Turcs réagissent contre les propres fautes de l’UE.

Qu’entendez-vous par fautes de l’Europe ?

J’entends par là les actes et les discours irresponsables des politiciens et hommes d’Etat européens. Le fait que chaque nouveau document européen pose de nouvelles conditions à l’adhésion. Aujourd’hui Chypre, demain le génocide, et un autre jour, autre chose encore. D’ailleurs, le concept de 'capacité d’intégration' se suffit à lui-même. Cela génère une impression permanente d’humiliation : c’est l’impossibilité faite aux Turcs de jamais manger la carotte pour toujours tâter du bâton ; on ne peut d’ailleurs pas l’interpréter autrement.

Pourquoi un tel comportement de la part de l’UE ?

Si autrefois, seules les élites se prononçaient rationnellement sur les adhésions, depuis le 11 septembre, ce sont les orientations émotionnelles des masses qui pèsent. Les politiciens craignent de les prendre à rebrousse poil. Et c’est à la Turquie laïque de payer la note du terrorisme islamiste. Ensuite, il y a eu l’intégration hâtive des pays de l’Est : les règles ont été bouleversées et l’argent manque. On cherche aujourd’hui à en atténuer l’impact en tapant sur la Turquie. D’autre part, le Président chypriote Tassos Papadopoulos est un dirigeant dont le nationalisme et l’incurie sont légendaires. Bruxelles sait s’en servir. Mais une fois apaisée, l’UE remettra Chypre à sa vraie place.

Quelles seront donc les conséquences de ces disputes ?

Soyons sans crainte. La diplomatie trouvera bientôt une voie moyenne. Mais le problème reste que ce nationalisme ambiant en Europe nourrit les nationalistes en Turquie qui, en retour, par leurs comportements anti-démocratiques nourrissent leurs jumeaux européens. Le monde vit une mutation fondamentale de ses structures socio-économiques en passant d’un capitalisme national à un capitalisme international. Ce qui se refléte sur la culture, la politique, le droit...Ce bouleversement effraie tout le monde. Mais n’oublions pas ceci : il affecte bien plus la Turquie du fait de sa faiblesse relative que l’Europe. La Turquie commet beaucoup d’erreurs mais il faut aussi tenir compte de sa fragilité.