Ces jeunes grecs qui votent pour Aube Dorée

Article publié le 17 mars 2016
Article publié le 17 mars 2016

Considéré par beaucoup comme un parti néonazi, le succès d'Aube Dorée chez les jeunes grecs est observé avec crainte. Alors qu'aujourd'hui un nouvel envol du parti est redouté et que la crise économique a cessé de tout expliquer, une question se pose : quelles sont donc les motivations de ces jeunes ? Reportage entre capuches, tags et costauds aux crânes rasés. 

« Ni mon nom, ni mon travail ne pourront être mentionnés. » Dès le départ, Kostas (nom d'emprunt), énonce ses conditions pour accepter de témoigner. Non pas qu’il ait honte de son vote en faveur d'Aube Dorée - le parti grec de droite radicale décrit comme fasciste voire néonazi - non, son exigence d’anonymat découle de raisons professionnelles, assure-t-il. « Je ne suis pas censé donner mon avis. » 

Sur le dos de la jeunesse

C’est justement après ses heures de travail que l'on retrouve Kostas dans un petit parc de Kallithea, quartier d’Athènes de moyen standing. Malgré le beau temps, il n’y a pas grand monde. En sweat et basket, il nous attend déjà. Très poli, ce jeune de 25 ans ne cache pas une certaine méfiance. Pas question, par exemple, d’enregistrer l’interview. Nous devrons nous contenter de notes. Comme un clin d’oeil, le tag d’un « meander », symbole d’Aube Dorée, orne un mur en face de nous. Dans cette ville où un bâtiment sans graffiti fait figure d’exception, il n’est pas rare de croiser un des emblèmes du parti taggé au feutre ou à la bombe noire. Mais Kostas, lui, remarque à peine le tag ou semble ne pas le voir. Assis sur un muret, il se dit prêt à se confier sur les raisons qui, dit-il, l’ont « poussé à voter pour Aube Dorée ».   

Mais au-délà des capuches et des considérations d'anonymat, que représente Aube Dorée ? Χρυσή Αυγή​en grec, a obtenu 7% des suffrages aux dernières élections législatives. Suffisant pour en faire la troisième formation politique du pays, juste après Syriza et les conservateurs de Nouvelle Démocratie (ND). Il faut l'avouer, pour un parti quasiment inconnu pendant 30 ans et qui, en 2009, caressait à peine les 0,3%, les chiffres actuels sonnent un air de triomphe.

Le parti a pourtant une réputation glaçante. Au point que même Marine Le Pen a totalement exclu de s’allier avec eux pour former un groupe au niveau européen. Et pour cause : violences envers les immigrés, positions racistes et ultra-nationalistes, un admirateur du  IIIème Reich comme leader… la liste est encore longue. Sans oublier que ce leader, Nikolaos Michaloliakos surnommé « le petit Führer grec », est en cours de jugement pour participation à une organisation criminelle

Et pourtant. Si le parti soigne encore sa réputation sulfureuse, il fait souffler un vent frais sur la politique grecque, taxée de tous les maux. Anti-système, populiste et tendancieux, il plaît même beaucoup à la jeunesse. Les statistiques le montrent : plus on est âgé, moins on vote Aube Dorée. Reste à savoir si les jeunes le font par sanction, ou s'ils s'identifient bel et bien aux idées extrêmes que la formation véhicule.

La Gifle

Lorsque Kostas a entendu parler d’Aube Dorée pour la première fois, il était très jeune. « J'avais 13 ou 14 ans, se rappelle-t-il. C'était à l’école, j’en discutais avec mes camarades de classe. » Il avoue néanmoins : « Au début, j’étais contre tout ça. C’est par la suite, en lisant les journaux et des articles sur Internet, que j'ai été convaincu ».  

Quelques années après, en 2012, il vote pour la première fois pour Aube Dorée, comme près de 450 000 Grecs, permettant ainsi au parti de faire une entrée fracassante au Parlement. « À l’origine, j’ai surtout voté pour eux afin de diminuer le pouvoir des autres partis », confie le jeune grec. Un vote anti-système, signe d’un ras-le-bol face à une classe politique en proie aux scandales et à la corruption. « Mais quand j’ai vu la guerre ouverte que les médias et les politiques leur ont déclarée, ça m’a conforté dans mon idée et j’ai continué à voter pour eux d’élection en élection. »

Cette guerre ouverte, Nikos, 30 ans, a également le sentiment d’y assister. Agent de sécurité dans une société privée, il vote pour Aube Dorée depuis quatre ans. Histoire d'incarner ses déclarations, Nikos revient sur le fameux épisode de la gifle qui a fait le tour de la Grèce en 2012. Lors d’un débat télévisé, le porte-parole et député d’Aube Dorée Ilias Kasidiaris - costaud et crâne rasé - a violemment giflé une députée communiste. « On se focalise sur la gifle en elle-même, mais pas sur ce qui l’a causée », avance Nikos qui en veut pour preuve l’acharnement médiatique que le parti subit depuis.

À 1'20'', ça part fort.

Si l’argumentaire a ses failles, l'anti-establishement d'Aube Dorée reste sa stratégie numéro 1. Quitte à ce que les situations qui en découlent deviennent absurdes. Comme l’explique Alexandros Sakellariou, docteur en sociologie à l’université Panteion d’Athènes et auteur d’une étude sur les rapports entre la jeunesse grecque et Aube Dorée, un sondage montre qu’en 2012 « certains électeurs hésitaient entre Syriza et Aube Dorée ». Soit la gauche ou la droite radicales. Leur point commun?  Leur discours anti-système et anti-austérité. 

Bien sûr, de son côté, Aube Dorée se frotte les mains. Comme souvent à la droite de la droite, le parti surfe sur la vague en se plaçant en victime d’un système médiatique et politique qui cherche « à cacher la vérité ». Des slogans, tels que « Coupez votre télévision, nous sommes sur Internet », en témoignent. 

À vrai dire, cette position vis-à-vis des médias est finalement bien résumée par le service presse du parti que nous avons contacté : « On ne fait pas tellement attention aux médias et aux interviews parce qu’au final, les journalistes écrivent quand même ce qu’ils veulent ». Ou encore, par la remarque sans équivoque d’un cadre du parti nous interdisant l’entrée d'un de leur meeting : « Être journaliste, c’est pire encore qu’être membre de Syriza ». 

« Il y a des connards dans le parti, je le sais »

La seule méfiance vis-à-vis du « système » n’explique toutefois pas pourquoi des milliers de jeunes ont choisi de voter pour un parti dont la violence et l’extrémisme sont les plus radicaux d'Europe. La grande cause épinglée, brandie par les médias et nombre de Grecs reste le mal du début de siècle : la crise économique. Le refrain est connu : en touchant durement le pays, elle aurait ainsi poussé des milliers de jeunes sans emploi et désespérés dans les bras de néonazis. 

Pourtant, pour Alexandros Sakellariou, cette explication est caricaturale et réductrice. Le chercheur en sociologie pointe surtout du doigt le manque de connaissances historiques des jeunes grecs quant au passé d’Aube Dorée et du pays lui-même. 

Selon lui, l’influence de la crise est « indéniable », mais elle « a surtout poussé ceux qui étaient idéologiquement proches du parti à franchir le pas et voter pour eux ». Il assure : « Il ne faut pas se voiler la face, on trouve une proximité idéologique avec Aube Dorée dans la population grecque ». Pour preuve, avance-t-il, « d’autres pays comme l’Espagne ou le Portugal ont également été touchés par la crise, mais n’ont pas vu surgir de parti comparable à Aube Dorée ». D'après lui, le mal est profond, enraciné : « Si la crise se volatilise aujourd'hui en Grèce, je doute qu’Aube Dorée disparaisse en même temps ».

Cette proximité idéologique se fait sentir au sujet de l’immigration. Précisément lorsqu'il s’agit de musulmans. Avancée comme une des causes principales qui a motivé leur vote pour le parti, les propos sont durs. Ceux de Kostas, de Nikos, mais aussi ceux d'autres électeurs d’Aube Dorée interrogés dans le cadre de l’étude d’Alexandros Sakellariou. L’étranger est vu comme une menace. Pour l’emploi, la sécurité, la culture grecque. « On apprend aux musulmans qu’un chrétien tué, c’est 70 vierges au paradis », nous assurent de concert Kostas et Nikos, comme une phrase apprise par coeur.

Malgré cette proximité, Nikos et Kostas ne partagent pas toutes les idées d'Aube Dorée. « La violence physique envers les migrants illégaux est inacceptable », nous dit Kostas. « Il y a des connards dans le parti, je le sais », concède Nikos, moins dérangé par la violence du parti que par le révisionnisme de plusieurs de ses membres qui « glorifient Hilter ». C’est pourquoi, tant pour l'un que pour l’autre, pas question de devenir membre du parti.

Peuvent-ils gouverner ?

« Le parti est national-socaliste, mais pas nécessairement ses électeurs », confirme Alexandros Sakellariou. Résultat : pour obtenir des voix, Aube Dorée n'a donc même pas besoin de chercher à se dédiaboliser. « Il est juste un peu plus discret sur ses affiliations néonazies », précise le chercheur en sociologie, expliquant que « se présenter comme un parti nationaliste, c'est plus vendeur. Mais ce n'est pas pour autant qu'il renie son passé ». Quoi qu'il en soit, cela paraît suffisant pour gagner le vote d'électeurs plus « modérés ». 

Une nouvelle question se pose : combien d'électeurs d'Aube Dorée sont-ils totalement convaincus et combien restent-ils de sceptiques ? Difficile à dire. Mais dans tous les cas, précise Alexandros Sakellariou, « après avoir voté d’élection en élection pour Aube Dorée, on ne peut plus voir ça comme un simple vote de protestation ». À la question, « Pourraient-ils gouverner ? », Kostas et Nikos mettent de côté leur réticences et répondent très vite par l'affirmative. « Et peut-être mieux que les autres », ajoute Kostas, sans ciller.

Aujourd’hui, la progression d'Aube Dorée pourrait bien continuer suite à la crise migratoire face à laquelle la Grèce se trouve en première ligne. Pays de transit par excellence, la situation s'est encore récemment dégradée avec la quasi fermeture de la frontière gréco-macédonienne. Des milliers de migrants restent bloqués en Grèce, pays dans lequel ils n'envisagent pas de rester. 

Dans la capitale, des campements improvisés surgissent de jour en jour.  À seulement 150 mètres du bureau principal d'Aube Dorée, près de Larissa Station, quelques familles sont venues déposer leur matelas et leurs couvertures. Un policier étonnamment loquace nous confie qu'il craint que ce ne soit qu'une question de temps avant que les problèmes ne surviennent avec les membres du parti. À moins que ces derniers espèrent voir la situation se dégrader en silence, pour se présenter ensuite comme l'unique solution.

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Stathis Ketitzian et Marinos Tzotzis ont contribué à ce reportage.

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Cet article fait partie de la série de reportages EUtoo 2015, un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne.