Cédric Klapisch : « Ma trilogie raconte l’histoire de la mondialisation »

Article publié le 29 novembre 2013
Article publié le 29 novembre 2013

S’il ne devait en rester qu’un, Cédric Klapisch serait assurément le dernier véritable cinéaste européen contemporain. À l’occasion de la sortie de son dernier film le plus abouti sur les tribulations de Xavier – Casse-tête chinois – le réalisateur français reçoit dans une suite de l’hôtel Fouquet’s pour parler de Rubik’s Cube, de vieillesse et d’Europe. Évidemment.

cafébabel : Un casse-tête chinois, c’est quoi exactement ?

Cédric Klapisch : L’expression casse-tête chinois est spéciale en France. Il y a un côté puzzle, un côté énigme à résoudre. C’est quelque chose de pénible à traverser, un Rubik’s cube compliqué.

cafébabel : Vous avez trouvé le titre très tôt, juste après Les Poupées russes. Qu’est-ce que vous vouliez articuler autour de ce concept ?

Cédric Klapisch : Le fait que la vie ne va pas dans le sens de la simplification. Et je parle de la vie avec un grand V. Ce truc selon lequel la vie va vers des choses exponentielles, vers des choses de plus en plus sophistiquées et complexes. Je ne trouve pas que ce soit un problème mais plutôt quelque chose de bien : le vivant se développe bien parce qu’il va vers la complexité. En filigrane, j’avais l’intuition – et ça s’est avéré vrai - que dans la vie de Xavier (Romain Duris, ndlr) ce casse-tête chinois, c’est aussi ce qui le poussait à trouver une solution. Un moteur qui lui permettait d’atteindre une certaine plénitude.

« C’est quoi ces gens de 40 ans qui croient qu’ils sont vieux ? »

cafébabel : Par contre, ce troisième film est celui qui vous a pris le plus de temps à écrire. Pourquoi ?

Cédric Klapisch : Comme je connaissais bien les personnages, je pensais que ce serait facile. Mais en déroulant le fil de l’histoire, je me suis aperçu que des espèces d’évidences un peu décevantes naissaient. Du coup, il a fallu fouiller, approfondir, passer du temps à essayer de surprendre les gens. Et à me surprendre moi.

cafébabel : Vous étiez attendu sur ce film. Ça vous a mis la pression ?

Cédric Klapisch : Oui. Et ça a aussi compliqué l’écriture. Je ressentais ce besoin non pas de faire mieux mais de ne pas faire moins bien. Ça s’est révélé assez angoissant, pendant longtemps.

cafébabel : Dès le début de ce troisième film, on a l’impression de retrouver les personnages là où on les avait laissés, alors qu’il s’est quand même passé 10 ans depuis Les Poupées Russes. Comment avez-vous écrit vos personnages ?

Cédric Klapisch : J’étais obligé de reprendre ce qu’on connaissait de Xavier. En même temps, il fallait que je le fasse changer. Ce fut compliqué pour moi et pour Romain (Duris). Il a désormais 40 ans, il ne peut plus être aussi maladroit, aussi immature qu'auparavant. Je voulais montrer comment il était devenu adulte, comment il était devenu plus « homme ».

cafébabel : Pourtant on a toujours l’impression que Xavier est bordélique, qu’il court constamment derrière quelque chose.

Cédric Klapisch : Je trouve qu’il prend ses responsabilités, seulement il ne les prend pas de façon conventionnelle. Il pourrait rester à Paris, sans ses enfants. Mais il va vivre une vie qu’il n’a pas forcement envie de vivre. Il garde bien sûr un côté enfantin, notamment quand il parle du fait d’être vieux. Mon père qui est venu voir le film m’a dit : « mais c’est quoi ces gens de 40 ans qui croient qu’ils sont vieux ? ». Je trouve qu’il a raison : quand on a 40 ans, on n’est pas vieux. Notre civilisation favorise tellement la jeunesse que du coup, à 40 ans, on a l’impression que la vie est finie. C’est le contraire, c’est une autre vie qui commence. Je pense justement que le film parle beaucoup de ça, d’une espèce de deuxième vie qui commence quand on arrive au milieu, qu'on fait le bilan.

« chacun sa merde »

cafébabel : Cette deuxième vie s’organise justement hors des frontières du Vieux Continent. L’Europe ne prend-t-elle pas un sacré coup de vieux dans votre film ?

Cédric Klapisch :  Elle a pris un coup tout court. Surtout par rapport à l’image de l’Europe que j’ai filmée au moment de L’Auberge Espagnole, où existait une sorte d’espoir, d’ouverture, où l’on se disait – « on est tous frères ». Aujourd’hui, on est plus dans ça.

cafébabel : Que s’est-il passé alors en 10 ans ?

Cédric Klapisch : Des erreurs ont été faites. À l’image des antagonismes entre Espagnols et Catalans, entre Wallons et Flamands, entre Grecs et Allemands, entre pays riches et pays pauvres, maintenant c’est « chacun sa merde ». Clairement, la crise de 2008 a été un véritable frein, voire un coup d’arrêt à l’expansion européenne. En même temps, j’ai la sensation que cette Europe résiste. Je suis peut-être bêtement optimiste mais on observe aussi une certaine solidarité dans la crise. Après, dans ce troisième film je ne voulais plus parler d’Europe mais de la mondialisation. Finalement, cette trilogie raconte l’histoire de la mondialisation à laquelle on assiste depuis vingt ans.

cafébabel : En présentant parfois Xavier comme un représentant de la vieille Europe, le film ne traiterait-il pas de la différence avec laquelle l’Europe et les Etats-Unis abordent la mondialisation ?

Cédric Klapisch : Si et je le vois bien. Les gens partent au Canada aux Etats-Unis, des pays qui ont probablement vécu la crise plus durement que nous. Mais ils savent mieux gérer ça, c’est incroyable. Il y a une espèce de notion d’enthousiasme alors qu’en Europe, on traîne la déprime avec nous. On est déprimés.

 

Bande-annonce de Casse-tête chinois.

cafébabel : Il y a un an, vous avez rédigé une tribune sur Erasmus. Cela vous fait-il toujours autant plaisir d’en faire la publicité ?

Cédric Klapisch : Oui parce que je trouve que c’est la meilleure chose qui soit arrivée à l’Europe. La chose irréfutable, c’est que le programme Erasmus est un succès total. J’ai parlé avec les gens qui ont créé le programme à Bruxelles. Pendant 10 ans, ils ont essayé de vendre l’idée face à des gens qui craignaient une « fuite des cerveaux ». Finalement, c’est le contraire qui s’est passé, on a assisté à l’affirmation de l’identité européenne. 

cafébabel : On a finalement un peu grandi avec vos films, comment faites-vous pour capter l’air du temps ?

Cédric Klapisch : Je regarde les choses autour de moi. L’Auberge Espagnole a changé la vie de certaines personnes parce qu’ils ont vu mon film. Et je suis fier de ça.

Propos recueillis par Katharina Kloss et Matthieu Amaré.

Voir : Casse-tête chinois de Cédric Klapisch, en salles le 4 décembre prochain.