Ce qui fait bouger Berlin : la prière à l’école

Article publié le 18 mars 2008
Publié par la communauté
Article publié le 18 mars 2008
Dans „Ce qui fait bouger Berlin“, les auteurs de Café Babel reviennent sur le sujet majeur de la semaine précédente dans la capitable allemande. L’approche est évidemment subjective, analytique, commentée mais avant tout informative. Ecrivez-nous votre avis sur le sujet dans les commentaires.

par Matthias Jekosch (traduction: Sébastien Vannier)

Plus de 460 000 des 3,4 millions habitants de Berlin ne sont pas d’origine allemande selon le bureau régional des statistiques. Du fait que de nombreux immigrants d’Europe de l’Est ne sont pas pris en compte dans les statistiques, il s’agirait sûrement en réalité de plus de 600 000. A Berlin, il existe des écoles composées à plus de 90 % d’élèves issus de l’immigration. Près d’un quart de l’ensemble des élèves de nationalité étrangère terminent leur scolarité sans aucun diplôme. Voilà pour les faits.

Le tribunal administratif de Berlin vient de décider qu’une école devrait faire son possible pour qu’un élève musulman puisse effectuer sa prière dans l’enceinte de l’établissement. Celui-ci avait porté plainte après que la rectrice de l’école lui ait interdit de prier dans les couloirs de l’école. Le tribunal a donné raison à l’élève, s’en réfèrant à la liberté de la religion inscrite dans la Loi fondamentale. Il s’agit pour l’instant d’une disposition temporaire du tribunal, la décision finale devant avoir lieu dans les prochains mois.

Mais cette décision temporaire a d’ores et déjà certaines conséquences et pas seulement pour l’école qui doit fournir un espace de prière à l’élève. La controverse fait rage à Berlin pour savoir si l’école est vraiment le lieu adéquat pour exercer sa religion. « Nous sommes pour le moins effarés par cette décision de justice qui va à l’encontre de l’obligation de neutralité de l’Etat », déclare Manfred Isemeyer, directeur du Humanistisches Verband de Berlin. Cette institution se prononce dans ses statuts pour une stricte séparation de l’Eglise et de l’Etat. Jürgen Zöllner, sénateur à l’éducation (SPD) de Berlin a annoncé à la Abgeordnetenhaus vouloir concentrer ses forces sur la décision finale. Il souhaite examiner toutes les possibilités pour pouvoir repousser la plainte de l’élève.

Deux autres verdicts avaient déjà provoqué de pareils discussions sur la place de la religion à l’école. En 1995, la cour constitutionnelle fédérale de Karlsruhe avait interdit le crucifix dans les écoles bavaroises, arguant qu’il n’y avait, sinon, pas possibilité pour les élèves qui le souhaiter d’éviter ce symbole clairement chrétien. En 2003, cette même Cour a décidé de justesse (cinq voix contre trois) qu’il n’était pas possible d’interdire le port du voile à une enseignante du Bade-Wurtemberg. La loi régionale ne présente pas de pareille interdiction (en Allemagne, ce sont les Länder qui sont responsables de la politique de l’éducation, NDLR). Le verdict indique que les Länder doivent trouver une solution entre, « d’un côté, la liberté de foi active de l’enseignant et de l’autre côté l’obligation étatique de garder une neutralité idéologique et religieuse, ainsi que le droit à l’éducation pour les parents et la liberté de foi passive des élèves ».

Des quartiers menacent de sombrer

Si Berlin est en train de chercher un équilibre entre ses deux enjeux, il ne faut pas oublier les faits énoncés au début de cet article. Et de reconnaître : il y a des quartiers à Berlin qui menacent de sombrer. Mercredi dernier, le maire de Neukölln, Heiz Buschkowsky (SPD) déclarait à propos de son quartier : « La ségrégation est quasiment un fait établi ». Pour beaucoup d’enfants d’immigrants, l’école est le seul endroit où ils entrent en contact avec la culture allemande. Robert Hasse, directeur de l’école Carl-Friedrich-Zeiter à Kreuzberg explique : « Souvent, faire un tour à IKEA est la seule possibilité pour les élèves de sortir de leur quartier ». Une élève de l’école Robert Koch raconte : « Gretchen, le personnage dans Faust de Goethe, a été traitée de salope par des élèves musulmanes ». Quand une autre élève a voulu les contredire, elle a été persécutée ensuite pendant des semaines. Certains élèves rapportent, qu’ils sont mis sous pression parce qu’ils ne font pas le ramadan. Tout cela fait partie de la réalité berlinoise.

Dans une telle situation, il pourrait s’avérer contre-productif pour l’intégration que des salles de prière soient utilisées pendant le temps scolaire. Certains directeurs d’école ont déjà des visions d’horreur de 400 élèves musulmans qui voudront aller prier en même temps. Même si cela est exagéré, l’école n’est pas un lieu religieux, sa mission est dans certaines zones déjà assez dure comme cela. Des raisons pratiques s’opposent également à ce jugement. Il existe déjà dans les écoles berlinoises un manque de place. Du fait que musulmanes et musulmans ne peuvent pas prier ensemble, il faudrait donc deux pièces, que beaucoup d’écoles n’ont pas à disposition. Ce à quoi tout cela nous mène devient clair quand on pense au fait que d’autres formes de religion n’ont pas encore été prises en compte dans ce débat.