Ce que les images de guerre disent de nous

Article publié le 23 avril 2015
Article publié le 23 avril 2015

Qu'un drame se produise sur les terres du Tiers Monde, au Moyen Orient ou en Occident, il ne trouve pas le même écho selon l'expérience de vie de chacun. Le regard porté et le recul pris sur certains événements s'en trouvent modifiés. Les choix de diffusion ou non peuvent aussi faire partie d’un choix très stratégique.

Du sang coagulé ruisselant dans un caniveau. Un amoncellement de corps gisants sur un carrelage froid, dans ce qui semble être un couloir d'établissement universitaire. Voilà l'image d'un massacre de 148 étudiants perpétré sur le campus de Garissa au Kenya le 2 avril dernier. L’image a circulé sur les réseaux sociaux et la presse. L'attaque a été revendiquée par les shebabs de Somalie

La mort kilomètre

Aurait-on vu les mêmes images des corps des dessinateurs de Charlie Hebdo, décimée par les frères Kouachi le 8 janvier 2015 ? A-t-on vu des images de la fusillade qui a eu lieu, quelques jours plus tard à Copenhague ? Si l'on remonte encore dans le temps, se souvient-on des images de la fusillade qui a eu lieu dans une école maternelle de Newton aux États-Unis et qui a fait 28 morts dont 20 petits enfants, fin 2012. Aurions-nous pu les supporter ? Pourquoi a-t-on plus de facilités à voir - ou les médias plus de facilités à nous montrer - des Kenyans, des Somaliens, des Tchadiens ou des Centrafricains décimés que des Européens ou des Américains ?

Parce que la loi de proximité - ou mort kilomètre - nous y contraint. En journalisme, c'est une notion qui veut que l'on soit plus sensible à un meurtre perpétré au bout de notre rue qu'au cas d'une explosion qui aurait fait des centaines de morts quelque part à l'autre bout de la planète (en Syrie, par exemple). Les attentats des 8, 9 et 10 janvier à Paris ont fait 20 morts, dont trois terroristes. Au même moment, le 10 janvier, au Nigéria, Boko Haram rasait 16 villages et l'on relevait 2 000 personnes décimées, 20 000 survivants déplacés. Le « pire massacre » du groupe selon Amnesty International. Là encore, une simple recherche Google Images vous fera profiter d'une profusion de charniers sous tous les angles.

Qu’on le veuille ou non, beaucoup s’interrogent en ce sens : la peau d'un occidental vaut-elle plus chère que celle d'un habitant du Tiers Monde ? Pour le sociologue des médias, Jean-Marie Charron, la question est légitime. Le crash de la Germanwings a fait 148 morts tandis qu’à Garissa on compte 149 étudiants tués. L’accident d'avion s’est produit sur le territoire de la cinquième puissance mondiale. Pas le massacre de Boko Haram au Nigéria et tant pis pour le Kenya. 

Selon Jean-Marie Charron, l’aspect culturel entre alors en compte : « Le continent africain est géographiquement plus proche de l’Europe et pourtant nous sommes plus sensibles aux drames qui se passent aux États-Unis. C’est la dimension culturelle américaine qui l’emporte. On se projette et on s’identifie mieux sur des victimes américaines qu’africaines. La complexité des systèmes sociaux-culturels, de tribus, de castes et le manque de vulgarisation des experts et des journalistes empêche l’identification du public sur un phénomène ou un fait divers qui prend place en Afrique. C’est aussi ce qui se passe en Irak, au Mali et en Libye avec les systèmes de milices, les représentations d’Epinal voire colonialistes de l’information ». Pour ce qui est du Nigéria et de la Centrafrique la difficulté des journalistes et des ONG à travailler sur place indispose les rédactions à envoyer leurs journalistes. Concernant le Nord du Nigéria, Reporters Sans Frontières qualifie même le territoire de « trou noir de l’information ». En vrai, les seuls témoins des exactions de Boko Haram ou des Shebabs somaliens restent les victimes elles-mêmes. 

Montrer ou ne pas montrer : un choix délibéré

Les Shebabs s'en sont pris à des étudiants, l'élite et l'avenir du pays. Un symbole aussi important et précieux que celui qu'ont touché les frères Kouachi en attaquant Charlie Hebdo. La question est de savoir pourquoi, des images de bouquets de fleurs, de recueillement suffisent à sauvegarder la dignité des victimes d'un drame en occident quand les monceaux de corps et autres charniers sont volontiers publiés quand il s'agit de l'Afrique. 

Je rapporte ici une interview d'Élise Lucet (présentatrice du journal de 13h de France 2 et d'un magazine d'investigation), diffusé sur France 5 le 18 janvier dernier. Elle raconte une conversation téléphonique avec un collègue arrivé sur les lieux de l'attentat de Charlie Hebdo avant tout le monde. Le journaliste a été incapable de filmer la scène de crime tant elle faisait horreur. Élise Lucet, insistait et le cameraman, s'évertuait à lui expliquer : « Élise, (Silence) c'est un carnage. » Là, la journaliste comprend que c'est un attentat. Si son collègue n'a pas pu filmer c'est parce que l'horreur l'a touché et que cette horreur là est exceptionnelle et inédite car elle se passe à Paris. 

Élise Lucet s'interroge sur la nécessité de montrer les images de la mort de Coulibaly.

Ce dialogue illustre parfaitement la notion de mort-kilomètre où nos limites ne sont plus les mêmes selon que le drame se passe sous nos yeux ou à l'autre bout de la planète. Il faut savoir qu’il est interdit, en France, de publier une photo, diffuser les images vidéos ou illustrer par des dessins une scène de crime. La même problématique de montrer ou non, l’exécution d'Amedy Coulibaly (complice des frères Kouachi) à l'Hyper Casher en direct s'est posé au troisième jour après l'attentat de Charlie Hebdo.

Le groupe Daesh a compris qu’en exécutant James Foley l’impact émotionnel sur le monde occidental serait très fort. Car montrer ou non les images est un choix stratégique militaire. Jean-Marie Charron explique : «  Depuis la guerre du Golfe, le choix de ne pas montrer les corps de victimes civiles contribue à montrer l’efficacité d’une intervention militaire. L’arrivée des drones dans les contingents militaires américains a amené la notion de “frappes chirurgicales”. Montrer l'exécution d’un citoyen américain par Daesh dévoile les décisions politiques, et les faiblesses tactiques d’une grande puissance mondiale. » Les deux cas de figure sont un choix de mise en scène et de communication.