Carmen, la pro du stand-up : "Berlin m'a rendue plus communiste !"

Article publié le 17 février 2015
Article publié le 17 février 2015

Carmen vient du Liban. Cette jeune femme s'est installée à Berlin il y a cinq ans. Ici, elle travaille en allemand, fait du stand-up en anglais et joue au théâtre en français. Bref, Carmen est une Berlinoise qui se veut comme les autres, mais avec un petit quelque chose en plus... Cafébabel a rencontré cette ingénieure du rire.

Cette jeune femme hyperactive est du genre à avoir des journées de 48 heures quand nous, simples mortels, devons nous contenter de tout caser en 24 heures. Entre son boulot d’ingénieure, ses ateliers de stand-up, ses répétitions de théâtre, Carmen prend le temps de répondre à mes questions en français mais avec beaucoup d’anglais, d’éclats de rire et même un peu d’allemand.

Cafébabel : A quoi ressemblait ta vie au Liban ?

Carmen : J’ai vécu à Beyrouth jusqu'à ce que je vienne m'installer à Berlin. J'ai suivi une éducation française dans une école jésuite. J’étais très stricte avec moi-même, j'étudiais tout le temps. J’étais aussi très engagée socialement, je faisais partie d'un comité d'activités sociales avec lequel je rénovais des écoles dans des villages. Je suis allée dans une université américaine privée à Beyrouth. Au Liban, il n'y a pas d'aides du gouvernement, donc tu ne peux compter que sur toi-même. J’ai fait des études pour devenir ingénieur mécanique, avec une mineure en psychologie. À la fac, j'avais peu de temps libre pour d'autres activités car c’était très dur, j'étudiais à la bibliothèque jusqu’à 3h du matin.Mais j’ai rencontré plein de gens qui sont désormais mes meilleurs amis. La plupart d’entre eux sont aussi ingénieurs et répartis un peu partout dans le monde.

Qu’est ce qui t’a amenée à Berlin ?

Le boulot. Pendant ma troisième année d’études, j’avais fait un stage dans la boîte pour laquelle je travaille aujourd'hui (Par soucis de discrétion, Carmen n'a pas souhaité révéler le nom du grand groupe allemand pour lequel elle travaille, ndlr). Je suis rentrée à Beyrouth pour finir mes études, puis j’ai eu la chance d’avoir un poste dans cette même boîte.

Comment s’est passé ton intégration à la vie berlinoise?

Au début, c'était nul ! (rires) Quand je suis arrivée, le concept de WG (colocation ndlr) m’était inconnu. Au Liban, soit tu vis chez tes parents, soit tu quittes le logis familial pour te marier ou partir vivre à l'étranger. J’ai donc habité toute seule. Et j’avais cette idée fixe : "Je dois prouver que je suis bien et mon boulot est très important."Après la première année, j’ai eu un gros coup de déprime, des amis libanais sont venus me rendre visite et m’ont poussé vers l’extérieur. Si je voulais me faire des amis, ce n’était pas au boulot car ils ont tous 45 ans et une vie familiale. Parallèlement, j’avais toujours eu envie d’aller vers le théâtre. J’ai donc cherché une école de théâtre en français. J’ai suivi les cours de La Ménagerie (plateforme de théâtre francophone ndlr) et c’est comme ça que j’ai rencontré mes premiers amis, que j’ai commencé à sortir dans des bars, à aller dans des WG-party. Surtout, on a monté "Le Malade Imaginaire ", un des plus beaux trucs que j’ai mené à terme à Berlin. C’était la première fois que j’étais sur scène, que je jouais un rôle, que j’avais des amis   ici ! 

Comment es-tu passée du théâtre au stand-up ?

Une amie du théâtre faisait une performance burlesque dans un show de stand-up comedy amateur. C’était la première fois que j'assistais à du stand-up comedy en anglais et ça m’a plu. J'ai commencé à suivre les comédiens sur Facebook pour aller voir leurs shows. Puis j'ai senti que moi aussi, j'en étais capable, je ne sais pas pourquoi, je sentais que je pouvais monter sur scène et faire des blagues ! Je me suis mise à écrire et à lire des livres sur le stand-up. C'est souvent comme ça chez moi, quand j’aime un truc, ça devient une obsession jusqu’à ce que ça se réalise ! Je suis montée sur scène pour la première fois en 2012, au Lagari. Un jour, l'organisateur m'envoie un message : "Est-ce que cela t’intéresserait d’avoir un spot de 5 minutes la semaine prochaine ?"  Je me suis dit "Waouh, ça devient réel !" J’ai invité les gens du théâtre et ils sont tous venus ! La première fois, c’était très bien parce tous mes amis ont ri ! (rires)

C'est quoi le stand-up comedy ?  Qu'est-ce qui te plaît dans cette discipline ?

En français, on pourrait traduire stand-up comedy par "monologue comique". Un comédien monte sur scène devant un public et s’adresse directement à lui pour une durée variant de 5 minutes à 1 heure. La performance consiste à raconter des histoires humoristiques, des blagues courtes, ou ce qu’on appelle aussi des "one-liners". Certains humoristes utilisent des accessoires ou de la musique. C'est souvent joué dans des clubs de comédie, des bars, des théâtres, etc. J'aime le fait que le stand-up soit honnête. Tu y mets beaucoup de toi-même, tu exprimes tes opinions sur scène, tout en faisant rire les gens. Je trouve le concept de faire rire les gens à propos de ses propres expériences ou de soi-même assez courageux. Je me dévoile sur scène : si le public ne rit pas, ça fait très mal et s’il rit, alors je suis très heureuse !

Comment es-tu passée de la scène à l’organisation ?

En 2013, je suis allée suivre un workshop à New-York. Là-bas, j’ai performé dans des open-mic, c’était horrible, les comédiens n’ont que deux minutes sur scène et le public est composé de 50 comédiens qui attendent leur tour. Durant la formation, on nous avait dit qu'il était important d'organiser soi-même des shows pour offrir une place à ses collègues. Et quand je suis rentrée en septembre 2013 des Etats-Unis, j’ai monté mon show Deuglish au Vétomat, un bar tenu par un collectif à Friedrichshain. Depuis, j'organise également un show à Teepeeland, un camp de tipis en bordure de Spree, disposant d'un garage à bateaux en guise de salle de spectacles. Je suis très attachée à ces lieux. Depuis octobre 2015, j'ai monté avec deux autres personnes egg and bear productions,qui rassemble plein de shows de stand-up. Au Vétomat, comme à Teepeeland, les personnes travaillent bénévolement de 17h jusqu’à 3h du matin, c’est hyper fatiguant ! Pour quoi, pour qui ? Pour rigoler deux heures et pour donner la chance à des gens de monter sur scène. Das ist wertvoll ! (C'est précieux ! ndlr).

Qu’est-ce que tu préfères entre jouer et organiser ?

C’est différent. En tant que comédienne, après chaque performance, tu fais ton autocritique. Maintenant je performe de plus en plus, deux à trois fois par semaine. Ça se passe bien et ça m’encourage à aller plus loin, à jouer 30 minutes toute seule par exemple. Avant je prenais ça très au sérieux : "Il faut les faire rire !"

Après New York et le Fringe Festival à Edinburgh, qui ont été des expériences dures, je me suis dit : "Si tu montes sur scène sans avoir du fun, ne monte pas sur scène !" Organiser c’est assez excitant ! À chaque fois que j’arrive au Vétomat, je leur dis : "Personne ne va venir ce soir !" Finalement les gens viennent, mais bon c’est bien de ne pas être blasé. C’est comme un bébé, tu veux le faire naître. Je prends cela très au sérieux, c’est mon côté ingénieur qui se manifeste ! J’ai une liste pour faire tourner les comédiens pour que ce ne soit pas toujours les mêmes qui montent sur scène. Les comédiens que je booke, qui performent en anglais, je les connais quasiment tous, parce que je vais à leurs shows, c’est aussi ceux que je suivais au tout début. Pour les comédiens que je ne connais pas, je dois au moins voir leur vidéo ou bien que quelqu’un les recommande.

Te sens-tu berlinoise ?

Oui, cette ville m’a changée. Elle m’a rendue plus communiste ! (rires) En tant que Libanaise, j’étais assez capitaliste. C'était surtout la carrière, l'argent qui comptaient. Tout cela n’existe plus dans ma tête. C’est la qualité de vie qui compte, plus que la carrière professionnelle. Ici, chacun a un truc à offrir ou pense au moins qu’il a son propre talent et n’a pas peur de le montrer ! Mais j’aimerais bien un jour mettre en place tout ce que j’ai appris ici dans mon pays. J’aimerais bien qu’il y ait du stand-up comedy et plus de théâtre au Liban. 

Le Berlin de Carmen

Lieu favori : Teepeeland l'été - dans le hangar à bateaux

A faire absolument : faire de la planche à voile au Wannsee

A ne pas faire : marcher sur la piste cyclable

Berlin en un mot : inspiratif

Pour voir Carmen sur scène, rendez-vous dimanche 29 mai pour le Teepeeland Stands Up_ 2 Year anniversery show à Teepeeland à partir de 19 heures ! La jeune femme jouera également avec sa troupe de théâtre le 28 mai, pour le off du festival de théâtre de La Ménagerie. Pour voir les shows organisés par Carmen, rendez-vous chaque samedi au Comedy Cafe Berlin à Neuköln pour le Stand Up Saturdays, mais également le samedi 21 mai au Vétomat pour le Comedy auf Deuglish à partir de 20 heures. Pour avoir des places, mieux vaut être à l'heure ! Pour suivre Carmen sur internet : www.comedyinenglish.de ou sur sa page facebook.

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Ce portrait fait partie de la série BERLINERS, dans laquelle nous présentons des têtes berlinoises.