Carmen Consoli, rockeuse intellectuelle au parfum d’Italie

Article publié le 7 septembre 2015
Article publié le 7 septembre 2015

Auteur, compositrice et interprète, Carmen Consoli est toujours sortie des sentiers battus. Première artiste féminine à s’être produite au stade olympique de Rome, elle a également créé son propre label et est devenue ambassadrice de bonne volonté pour l’Unicef. Regard sur cette artiste passionnée, complexe et intellectuelle.

Carmen Consoli appartient à cette race d’artistes faisant réellement passer un message qui vaille la peine d’être écouté. Avec ses 20 ans de carrière, elle a développé sa signature vocale à travers une discographie comprenant 15 albums. Suivant les traces des auteurs-compositeurs-interprètes italiens traditionnels, elle s’en distingue cependant par ses mélodies à la guitare tantôt rock, tantôt plus douces. Avec son timbre chaud, elle égrène les paroles qui s’adaptent plus souvent à la mélodie qu’à la grammaire, comme un poète mettrait ses mots en musique. 

Elle apporte également sa contribution à la musique grâce à la maison de disque qu’elle a créée, Narciso Records. Selon ses propres dires, cette entreprise coûte plus qu’elle ne rapporte, mais elle lui procure une immense satisfaction sur un plan culturel, en contribuant à la création de ce qu’elle appelle un certain mouvement culturel.

Son dernier album, L’abitudine di tornare, comprend 10 chansons traitant divers sujets comme la trahison, les amours de jeunesse, la violence contre les femmes, la mafia et l’immigration. En tournée en Italie et dans le reste de l'Europe, elle se produit avec deux autres artistes féminines (même si elle soutient la cause des femmes, il ne faut y voir aucune politique des genres, déclare-t-elle à ce propos. Il s’agit tout simplement de deux personnes très talentueuses qui se trouvent être des femmes.) Rencontre avec une artiste qui mérite certainement sa place dans votre Ipod, que vous soyez Italien ou non.

Parlez-nous du titre de votre album, l’abitudine di tornare, qu’on traduirait littéralement par l’habitude de revenir. Que cela signifie-t-il pour vous ?

Un philosophe italien, Gian Battista Vico, a développé une théorie cyclique de l’histoire, considérant l’histoire comme un cycle et permettant ainsi d’apprendre du passé pour éviter de commettre les mêmes erreurs. Je crois vraiment que les personnes reviennent. Par exemple, ma chanson parle d’un homme qui ne cesse de revenir auprès de sa femme et de sa maîtresse. Je voulais développer cette idée que les gens finissent toujours par revenir. On fait de longs voyages mais on revient éternellement à son point de départ. J’espère toujours que ce retour impliquera un changement. Si on reprend sa routine quotidienne, on la verra avec un oeil neuf. Voilà ce que signifie pour moi l’abitudine di tornare : revenir et voir les choses avec un oeil neuf.

 Où aimez-vous revenir?

J’aime revenir en Sicile. Quand je voyage, je quitte ma chère ville de Catane, parfois pour plusieurs années…Mais quand je reviens c’est avec un regard neuf, un regard différent. Visiter d’autres lieux me permet d’apprécier ce que j’avais, de retrouver les choses inchangées alors que moi j’ai changé. Je quitte toujours ma ville la valise pleine de mes racines, de mon identité, mais au cours de mes voyages cette identité s’enrichie de nouvelles expériences humaines qui m’inspirent de nouvelles idées, de nouvelles créations. C’est un peu ce qui se passe en médecine, quand l'union de plusieurs esprits permet de trouver une cure à de terribles maladies.

Qu’est ce qui diffère entre vos concerts en Italie et ceux à l’étranger ?

La différence se voit plutôt entre mes concerts à Catane et ceux que je donne partout ailleurs ! A Catane, il y a tous mes amis, ma mère, ma famille donc c’est toujours comme une fête à domicile ! Ailleurs c’est aussi comme une fête à domicile mais avec d’autres amis qui viennent de partout ! Jouer dans des lieux différents me procure toujours un sentiment d’excitation, que je joue à Asti  (une petite ville au nord de l’Italie, ndlr) ou à Londres.

Pouvez-vous nous parler d’un concert qui vous ait particulièrement émue?

Quand je monte sur scène, j’essaie toujours d’être extrêmement motivée. Je ne veux pas d’une performance « avec la main gauche », comme on dit en Italie. Chaque concert que je donne doit être LE concert, car je suis profondément reconnaissante envers la musique et je veux que chaque performance soit intense. Je me souviens de quelques performances qui m’ont vraiment touchée, notamment un concert que j’ai donné en Ethiopie lors d’un festival en l’honneur de Bob Marley. Je me souviens avoir chanté L’ultimo bacio (le dernier baiser, titre phare du film italien du même nom sorti en 2001, ndlr) et deux autres chansons en italien, devant un public majoritairement afro-américain et éthiopien. Personne ne comprenait vraiment les paroles mais c’est là que j’ai pris conscience du pouvoir de la musique qui fait passer un message sans parler la langue du pays.

A votre avis, pourquoi les auteurs-compositeurs-interprètes italiens ont-ils autant de succès à l’étranger ?

Les origines de l’Italie sont ancrées dans la mélodie, dans la façon dont on utilise les harmonies, c’est toujours un magnifique héritage culturel. J’aime aussi beaucoup la musique traditionnelle italienne, napolitaine ou sicilienne pour ne nommer qu’elles. La musique permet de découvrir le monde dans une langue différente. Je pense que beaucoup d’auteurs-compositeurs-interprètes italiens pourraient transmettre aux étrangers la saveur des pâtes à la carbonara avec une seule chanson !

Qu’en est-il de la traduction ? Quelle chanson de votre album devrions-nous traduire pour avoir une idée des problèmes actuels en Italie ?​

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de traduire les chansons sur l'actualité, ce sont des sujets qui touchent le monde entier. Le monde souffre de son ignorance. Nous nageons dans un monde d'ignorance, voilà la cause de tous les maux qui nous entourent. Avec cette loi néo-fasciste qui s’impose un peu partout (dans certains pays plus que dans d'autres), les forts trouvent légitime de dominer les faibles, mais en fin de compte, c'est le culte de l'argent qui détermine le destin de tous. Je peux parler de mafia, mais la mafia c'est aussi ce qui, par exemple, déclare la guerre à tout un peuple pour défendre ses propres intérêts. Ceux qui ont déclaré qu'ils allaient sauver les peuples des dictatures, les libérer, sont maintenant peu disposés à les aider. Maintenant ces migrants viennent frapper aux portes de la Sicile pour demander de l'aide, mais tout le monde s'en moque. L'indifférence et l'insensibilité prédominent quasiment partout. Je conseillerais plutôt d'écouter cette chanson de Franco Battito qui parle d'amour: Tutto l'universo obbedisce all'amore (tout l'univers obéit à l'amour, ndlr). Pour moi, c'est l'amour, et non l'argent, qui devrait être le principal moteur.

YouTube: Carmen Consoli - l'abitudine di tornare 

Carmen Consoli se produira le 21 août au Southbank Centre de Londres lors du Meltdown Festival