Carlos Westendorp : équilibriste trans- atlantique

Article publié le 24 juillet 2006
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Article publié le 24 juillet 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Ambassadeur d'Espagne aux Etats-Unis et socialiste chevronné, Carlos Westendorp possède un sens inné de la diplomatie. Il nous livre ses réflexions sur les relations transatlantiques, les Balkans et l'Alliance des civilisations.

Ponctuel à la seconde près, l'Ambassadeur et ancien ministre espagnol des Affaires étrangères m'invite à le suivre dans son spacieux bureau de Pennsylvania Avenue, à quelques mètres de la Maison Blanche et me salue chaleureusement. Pourtant diplomate aguerri, il est réfractaire à toute forme de protocole. Il paraît au contraire ouvert et accueillant et me donne l'impression d'aimer discuter franchement et sans détour. Face à cet homme à la fois simple, humain et distingué, le cliché du diplomate guindé à l'allure aristocratique s'estompe.

Comme un air d'atlantisme

Une fois mon interlocuteur confortablement installé dans son fauteuil, je lance la discussion sur l'Irak et son influence sur les relations transatlantiques. Mais impossible de prendre au dépourvu ce petit-fils d'ingénieur hollandais immigré en Espagne pour y travailler dans les chemins de fer. Un grand-père néerlandais, voilà pour la touche exotique du nom de famille. « Les relations transatlantiques sont nées de la nécessité de combattre un ennemi commun – l'Union soviétique – et semblent avoir perdu en importance depuis la fin de la Guerre froide. Ce qui est faux bien sûr, puisqu'au milieu de la globalisation ambiante et galopante, nos dirigeants ont su continuer à unir leurs forces et leurs efforts pour affronter des problèmes d'une rare gravité. Hélas, le conflit en Irak et l'ingérence américaine ont refroidi pendant un temps les relations entre les Etats-Unis et une majorité des pays européens. Mais la situation explosive au Moyen-Orient, indépendamment de l'inflexibilité du président américain sur la question de l'Irak, nous oblige aujourd'hui à dépasser nos différends pour trouver ensemble des solutions à cette crise d'une violence extrême », m'explique Westendorp de ce ton conciliant qui lui est propre, lui qui a acquis tout au long de ses années de service une expérience incomparable dans l'art de négocier et d'apaiser les tensions.

Le discours minutieusement détaillé que vient de me tenir l'Ambassadeur me conforte dans l'idée qu'il souhaite pouvoir bavarder tranquillement sans avoir constamment les yeux rivés sur sa montre. Lorsque je lui demande qui de l'OTAN [Organisation du Traité de l’Atlantique Nord] ou de l'UE doit se faire l'instrument d'un rapprochement entre l'Europe et les Etats-Unis, sa réponse est sans appel : « Il est impératif pour l'Union européenne de développer une politique extérieure efficace si l'on veut être en mesure d'entretenir avec les Américains une relation d'égal à égal. » Il est également indispensable de « procéder à une refonte de l'organisation de l'OTAN pour redéfinir sa mission et construire et déployer une Identité européenne de sécurité et de défense (IESD) ». Cet Européen convaincu reste persuadé que « si les Etats membres de l'UE parvenaient enfin à s'exprimer d'une seule voix au sein de l'OTAN, le déséquilibre structurel inhérent à cette organisation et depuis toujours favorable aux Etats-Unis s'estomperait enfin ». Il souligne toutefois que les décisions de l'OTAN étant prises à l'unanimité, la prééminence nord-américaine n'est que relative.

Westendorp s'adoucit la gorge avec un bonbon, non sans m'en avoir offert un auparavant. J'accepte volontiers. Que pense-t-il de la récente proposition de José-Maria Aznar et de son ancienne ministre espagnole des Affaires étrangères Ana Palacio de créer et promouvoir un grand marché intérieur transatlantique ? L'Ambassadeur s'éclaircit la voix. « J'ai parfois la nette impression que certains idéologues, et Aznar et Palacio en font partie, viennent tout juste de découvrir le bassin méditerranéen », s'étonne-t-il dans un sourire teinté ironie. « L'idée est excellente, reprend-il, mais elle ne date pas d'hier, puisqu'il en est question depuis 1995 au bas mot. L'obstacle majeur à la réalisation d'un tel projet tient principalement au fait qu'il existe aux Etats-Unis de nombreux secteurs protégés. Ce qui n'est pas le cas en Europe, à l'exception bien sûr de l'agriculture. »

Quel avenir pour le Kosovo ?

Soudain conscient que la relation transatlantique tourne chez moi à l'obsession et que mon interlocuteur ne partage pas forcément mon dada, je décide de changer de terrain et oriente la conversation sur les Balkans. Un thème familier à Carlos Westendorp qui fut Haut représentant de la communauté internationale en Bosnie avant d'exercer les fonctions d'Ambassadeur d'Espagne aux Etats-Unis.

« Tout espoir n'est pas perdu dans les Balkans, bien au contraire, remarque-t-il avec optimisme. La Bosnie est aujourd'hui pacifiée, même si les troupes internationales n'ont toujours pas quitté le territoire. Il est malheureusement évident que les blessures de guerre ne se refermeront pas du jour au lendemain. Pourtant, le problème majeur auquel le pays doit actuellement faire face reste la crise économique », analyse-t-il. Il m'explique ensuite avoir été chargé de la conception des symboles nationaux, comme le drapeau et l'hymne bosniaques. Mais « le pays souffre d'un manque cruel de culture d'entreprise. Or, il n'est pas du ressort des Nations Unies d'assister la Bosnie dans ce domaine ni de développer son commerce », conclut Westendorp en me laissant comprendre de ce ton ironique qu'il affectionne que s'il était un tant soit peu doué pour les affaires, il ne serait pas ambassadeur. Il s'inquiète également des perspectives d'avenir du Kosovo et semble convaincu que tenir les Serbes à l'écart, même s'ils ne représentent qu'une minorité de la population comme en Bosnie, risquerait de déstabiliser la région entière. Quant au territoire kosovar, Westendorp a bien sa petite idée sur la question : « Ce qu'il faut, c'est faire preuve d'imagination, car l'indépendance pure et simple n'est certainement pas la solution miracle en ce qui concerne le Kosovo ».

Constitution Européenne et Alliance des civilisations

Westendorp, très fier, ne peut s'empêcher de me montrer un exemplaire de Newsweek avec en couverture la photo de José Luis Zapatero surmontée du titre « Making Socialism Work » (Le socialisme en marche). « Je le garde bien en vue sur mon bureau pour être certain que mes amis nord-américains ne puissent passer à côté », me dit-il d'un air satisfait. Sans Zapatero au pouvoir, il y a fort à parier que les Espagnols n'auraient pas voté massivement en faveur de la Constitution européenne, aujourd'hui en suspens. Son engagement a également été décisif dans la création d'une Alliance des civilisations. A propos du Traité constitutionnel, Westendorp se range parmi les « possibilistes ». « Même si l'Europe n'a pas cessé pour autant d'évoluer, nous aurions aimé voir ce texte ratifié. Il aurait toutefois été difficile d'adopter un tel paquet de mesures, surtout du point de vue du modèle social, si l'on considère que chaque Etat membre aurait du consentir à un certain nombre de concessions. L'Espagne, par exemple, se serait vue dans l'obligation de renoncer aux pouvoirs et à l'influence que lui avait conféré le traité de Nice au sein du Conseil européen. Il n'y aura aucune nouveauté majeure en matière constitutionnelle avant les élections présidentielles françaises de 2007. Il est donc prématuré de relancer le débat maintenant. » Quant à l'Alliance des civilisations, Westendorp y voit une différence très nette avec l'idée de Dialogue interculturel : « Il ne s'agit pas d'appliquer un système de valeurs unique à l'ensemble des pays européens mais plutôt de trouver un terrain d'entente qui satisfasse chacun ».

Iran : « L'heure de la diplomatie a sonné »

Espérant qu'il me reste encore un peu de temps, je ne résiste pas à l'envie d'interroger Westendorp sur l'Iran. Il me répond du tac au tac : « On ne pourra éviter indéfiniment d'avoir recours à la force, car personne ne souhaite voir un pays comme l'Iran développer un programme nucléaire à caractère militaire. Mais nous n'en sommes pas encore là. Nous devons pour l'instant nous efforcer d'apporter une solution pacifique à une situation de crise. Nous ne pouvons affirmer avec certitude que l'Iran poursuit ses activités d'enrichissement de l'uranium dans le but de se doter de l'arme nucléaire. » Sur ces mots, l'Ambassadeur prend alors congé. Il s'apprête à s'envoler pour Boston où il est attendu à l'université d'Harvard dans le cadre d'une conférence sur les relations transatlantiques. Il est des obsessions contre lesquelles on ne peut lutter.