Cannes, une histoire ... politique

Article publié le 15 mai 2017
Article publié le 15 mai 2017

Tapis rouge, flashs et paillettes : chaque année en mai, Cannes agace ou fascine. Mais l'histoire du festival est aussi politique. Pour ses 70 ans, retour en 1939 et 1968, deux années où l'histoire a bousculé Cannes.  

1939 : Cannes contre une Venise fasciste

L'histoire du festival de Cannes trouve son origine dans le trouble politique des années 1930. Depuis 1932, le premier festival international du film, la Mostra de Venise, rassemble chaque année le monde du cinéma. Lors de l'édition de 1938, Hitler est furieux : le jury décide à l'unanimité de récompenser un film américain. Un affront pour le dictateur, qui menace alors les membres du jury et parvient à changer leur décision avant la remise des prix. Ce sont finalement Les Dieux du stade de Leni Riefenstahl et Luciano Serra, pilote, deux films de propagande nazi et fasciste, qui obtiennent conjointement le plus grand prix du festival consacrant le meilleur film, la Coupe Mussolini.

Désillusion pour les membres américains, français et britanniques du jury. Dans le train le ramenant de Venise, le juré Philippe Erlanger a une idée : créer un festival international du film, libre et indépendant. Avec le soutien d'Émile Vuillermoz et René Jeanne, il présente le projet à Jean Zay, alors ministre de l'Education. Une opportunité pour la France : le pays cherche depuis plusieurs années à asseoir son prestige culturel. L'idée convainc Jean Zay et les alliés américains et britanniques. Le gouvernement français, soucieux de préserver ses relations avec l'Italie qui ne voit pas d'un bon oeil le projet de festival concurrent, reste cependant frileux. L'accueil triomphal de Goebbels prévu à Venise en 1939, signe du rapprochement italo-allemand, met fin aux réserves. La machine se met rapidement en branle. Un comité de sélection choisit Cannes parmi plusieurs villes candidates, un jury est formé, des films sélectionnés, une affiche créée, et un paquebot transatlantique est même affrèté par la Metro-Goldwyn-Mayer pour faire venir ses vedettes sur la côte d'Azur.

Tout est prêt pour accueillir en 1939 la première édition du festival. Date retenue pour l'ouverture : le 1er septembre 1939. L'histoire en décide autrement puisque le même jour, Hitler envahit la Pologne. Le festival est annulé et ce n'est qu'après la guerre, en 1946, qu'aura lieu la première édition de la manifestation. Pas de festival et pas de prix en 1939, mais le mal est réparé en 2002 lorsque qu'un jury 1939 exceptionnel attribue rétroactivement la Palme d'Or 1939 à Pacific Express de Cecil B. DeMille, avec 63 ans de retard.  

1968 : Sous les pavés, la Palme

Lorsque la 21ème édition du festival débute le 10 mai 1968, la tension monte à Paris depuis une semaine. Les étudiants se sont révoltés à la Sorbonne le 3, puis à Nanterre le 6. Le jour de l’ouverture du festival, 120000 manifestants sont dans les rues du quartier Latin et le soir même, les barricades font leur retour dans la capitale. Dans les jours qui suivent, le mouvement social se répand parmi les ouvriers, et rapidement la grêve générale paralyse le pays.

Sur la côte d’Azur, un mois après le scandale Langlois, qui avait vu le ministre de la Culture, André Malraux, violemment critiqué pour le renvoi d’Henri Langlois de la direction administrative de la Cinémathèque française, le monde du cinéma se mobilise. L’Association française de la Critique, suivie par plusieurs réalisateurs, soutient les manifestants. Le 13, François Truffaut et les Etats Généraux du Cinéma demandent en vain à Robert Fabre Le Bret, le délégué général du festival, d’arrêter l’évènement.

Le 18 mai, tout s’emballe. Le ton monte lors d'une réunion-débat sur l’affaire Langlois. François Truffaut, arrivé la veille de Paris prend la parole : « si on annonce toutes les heures 'Et le Festival de Cannes continue', c'est franchement ridicule! » Pour Jean-Luc Godard, le cinéma doit marquer sa solidarité : « la seule manière de le faire est d'arrêter immédiatement toute projection. » Pour Claude Berri, « Il y a des événements en France. On ne peut pas les ignorer » tandis que Macha Meril clame « Les étudiants ne veulent pas d'examens, nous, on ne veut pas de compétition ! » Le même jour, scène improbable : Carlos Saura, pour empêcher la projection de son film Peppermint, s’accroche aux rideaux de la salle.

La situation n’est plus tenable. Le 19 mai, générique de finsur la croisette : Robert Fabre Le Bret annonce la fin prématurée du festival, pour la première fois sans palmarès.

Et maintenant ?

Depuis 1968, aucun évènement politique majeur n'est venu chambouler la manifestation. Les éditions passant, Cannes est devenu le rendez-vous mondial du cinéma et de la jet-set. Malgré les paillettes, l'esprit originel du festival d'engagement pour la liberté et l'indépendance n'a pas disparu pour autant. Chaque année la selection fait des choix forts. Films parfois interdits dans leur propres pays, de réalisateurs emprisonnés ou abordant des sujets trop souvent tabous... depuis 70 ans, les films de Cannes nous questionnent, interrogent nos sociétés et suscitent le débat. 

Rendez-vous dans les prochains jours sur Cafébabel pour une sélection de films qui ont créé la polémique sur la croisette.