Camp de migrants en Grèce : la vie morose

Article publié le 12 octobre 2016
Article publié le 12 octobre 2016

Une infernale monotonie, pas d'école, pas d'avenir, des rixes à l'intérieur du camp, le difficile accès aux soins médicaux, les flashbacks des zones de guerre et des souvenirs horribles. La vie quotidienne des camps de migrants en Grèce est plus que difficile. « Les Européens doivent venir ici, et voir dans quelles conditions nous vivons », exige un réfugié. Nous y étions. 

La vie au camp a creusé de grands cernes noirs sous ses yeux. Schahd, une fillette de 10 ans, partage une tente avec sa petite soeur, ses trois frères et ses parents, à Karamanlis Sindos, un camp situé en bordure de la banlieue de Thessalonique (au nord de la Grèce, ndlr), où vivent 600 personnes. Dans le camp se trouve une grande halle en brique, ancienne manufacture de cuir. La mer toute proche rend les tentes humides. Les moustiques, qui se propagent impunément dans les allées négligées du camp, laissent sur les mains, les pieds et les visages des piqûres - ou selon l'espèce du moustique, de gros gonflements, qui mettent du temps à disparaître. 

Dans le camp, ce sont les militaires grecs qui ont le pouvoir. Les contrôles sont plutôt légers. Deux hommes non armés en treillis patrouillent en bavardant. Au printemps dernier, les locaux de l'usine - abandonnée depuis longtemps - ont accueilli en urgence les tentes et leurs habitants. Le ministère de la Santé dénombre environ 60 camps de ce genre sur le territoire grec, dans lesquels s'entassent au moins deux tiers des 60 000 réfugiés du pays. Après la fermeture de la frontière macédonienne et l'accord entre l'Union européenne et la Turquie, les camps se sont montés en urgence, comme le camp de transit d'Idomeni

« Ils nous ont envoyé du gaz lacrymogène », raconte Schahd, d'une voix neutre, à propos de son expérience à Idomeni. On ne détecte chez elle aucun ressentiment. Schahd semble avoir accepté son destin avec fatalité. Le soleil darde ses rayons brûlants au travers des rangées serrées de fenêtres de l'ancienne usine. La nuit, ce sont des éclairages de chantier qui projettent leur lumière blanche et vive sur les tentes. Schahd se rend utile, et aide aux distributions de rations : des pommes de terre aux légumes, et un bout de pain séché, deux fois par jour. 

« Le camp est une bombe à retardement »

À l'abri de la tente familiale, les fillettes laissent libre cours à leur frustration : « Il n'y a rien à faire. Nous attendons toute la journée. C'est à devenir fou...Si seulement on pouvait retourner à l'école! ». L'école, c'est le souhait le plus plébescité par les enfants. 

La tente, située dans la seconde halle, allée n°4, se distingue à peine des autres. Les stores se soulèvent, et laissent entrevoir l'intérieur de la cuisine - qui sert aussi de salle à manger et de chambre - de la famille de Schafik Sbihi

À Deraa, quand il était encore chauffeur de taxi, il permettait à sa femme et ses enfants de vivre très correctement. Et puis la guerre contre le régime a commencé, dans le sud de la Syrie. Aujourd'hui, ces quatre parois de tissu à Sindos, sont tout ce qu'il lui reste. Sur la caisse en bois, qui sert de table pour les repas, sont posés du thé et une grappe de raisin.

La famille a pris la route, comme beaucoup d'autres, dans l'espoir de rejoindre une Europe accueillante. La fermeture de la route des Balkans leur a fait l'effet d'une claque. « Si nous n'avons pas le droit d'aller plus loin, l'Europe pourrait au moins nous donner un peu d'argent », se désole Schahd. Elle a attrapé un petit rhume, il y a peu. « Ça a duré plus d'un mois, parce qu'il n'y a pas de médicament », ajoute la fillette.

Des problèmes d'approvisionnement sont signalés dans la plupart des camps. Hassan, un infirmier de 34 ans venu d'Alep, nous le confirme. Ce kurde est occupé dans un camp près de Vasilika, une localité située au sud-est de Thessalonique, à soigner près d'un millier de personnes. Il y a bien des médecins, selon lui, mais ils ne donnent pas de médicaments. Dans sa tente, il nous montre avec fierté le petit stock qu'il s'est constitué : des vitamines pour femmes enceintes, des bronchodilatateurs pour l'asthme, des anti-diarrhée, donnés par des organisations humanitaires. « Mais je ne peux apporter plus que des premiers soins », explique-t-il. Les besoins, immenses, ne sont pas limités aux médicaments. « Chaque jour, nous recevons trois ou quatre personnes en état de stress post-traumatique. Si vraiment, je n'ai pas d'autre choix, alors j'appelle une ambulance. Elle vient parfois, mais pas toujours », raconte Hassan. « Une fois, nous l'avons attendu trois heures. Et puis, nous avons eu un appel :"Vous avez encore besoin de nous?"...C'est comme ça que ça marche, ici ».

Dans le camp d'Hassan, les Kurdes sont séparés des Arabes. « Il y avait trop de problèmes entre eux », raconte un Syrien, qui préfère rester anonyme. « Les gens se battent pour des broutilles, pour des affaires qu'ils se partagent, pour une chaise ou pour des aliments. Il n'y en a pas assez pour tout le monde », dit-il. En règle générale, la police n'intervient pas, alors par peur, beaucoup se sont armés, et un homme sur deux garde un couteau sur lui. « Le problème est intrinsèque au camp, commente Johnny Tutton, un bénévole de 33 ans. Le camp est comme une bombe à retardement. Si les gens sont traités comme des animaux, il ne faut pas s'étonner de leurs comportements ».

« Je n'ai pas envie de voir des gens mourir, sinon je retournerais en Syrie »

Dans la tente d'Hassan, c'est l'affluence. De nouveaux visages apparaissent chaque jour, pour demander un médicament ou un conseil. « Je ne donne que la dose de comprimés nécessaire pour une journée, explique-t-il. Autrement, les comprimés finissent sur le marché noir. » Il profite d'une minute de répit pour nous montrer les photos de ses interventions à Alep : des photos de cadavres recouverts de poussières dans les rues, notamment des corps d'enfants. Puis celle d'une femme dans une ambulance, le corps enveloppé dans une couverture en laine. Sur son visage livide et paisible, deux minces coulures de sang. Son regard fixe ne permet pas de déterminer si elle est encore en vie. « Je ne dors pas plus de deux ou trois heures par nuit, glisse Hassan. Je vivais des situations comme celles-là au quotidien. Les images défilent encore et encore devant mes yeux. » À côté de ces souvenirs, les bagarres du camp paraissent ridicules. « Je n'ai pas envie de voir des gens mourir, sinon je retournerais en Syrie. »

Face à ce dilemme, beaucoup sont poussés à faire demi-tour. « Ils prennent la route de la Syrie par la Bulgarie puis la Turquie »croit savoir Johnny Tutton. De nombreux passeurs seraient déja bien organisés sur cet itinéraire. La plupart d'entre eux sont aussi passés par les camps. 

« Les Européens devraient venir ici, se rendre compte de nos conditions de vie, et ouvrir les yeux »

Ali Maleki, originaire d'Ispahan en Iran, n'a pas l'intention de faire demi-tour. Il a déja franchi une fois la frontière interdite, de la Macédoine, seul, et à pied. « C'est là que l'enfer a commencé, dans la jungle macédonienne », raconte le jeune homme de 26 ans. « Je devais me cacher de la police, et me contenter de me nourrir avec ce que je trouvais dans les arbres. » L'escapade s'est terminée à la frontière serbe. « Ils m'ont attrapé, et puis ils m'ont passé à tabac en prison. » D'un geste de la main, il nous montre un énorme gonflement à l'arrière de son crâne. Il raconte ensuite son expulsion. « Ils m'ont jeté de l'autre côté de la frontière. » Pendant son transit au camp le plus proche, il a faussé compagnie aux policiers grecs. Depuis, il vit dans un parc. Des dizaines de familles se sont installées dans les espaces libres de la banlieue de Thessalonique. C'est là qu'ils passent leurs journées et leurs nuits.

« Nous attendons un appel », nous explique Mina. La jeune afghane de 19 ans est assise avec son mari, son frère, ses parents et ses grands-parents à même le sol bétonné, entourés d'énormes valises. « Nous voulons aller en Allemagne. » Le trajet de la frontière grecque pour rejoindre la Serbie coûte 1 000 euros par personne. « On a trouvé un passeur à Athènes », raconte Mina. La moitié du prix demandé a déja été versée, le reste le sera à l'arrivée. La famille a fui l'Afghanistan au printemps. « Notre province de Maidan Wardak est infestée de Talibans », explique la jeune femme. Son père fournissait du carburant à l'OTAN, mais il a été enlevé, menacé, et puis son affaire a été rachetée. « Si tu travailles à nouveau pour les Américains, on tue tes enfants. » Ces mots prononcés par un combattant taliban ont été le déclic. « Les Européens croient que nous venons seulement pour des raisons économiques, mais c'est faux. » 

Mina rattrape son foulard juste à temps, avant que le vent ne l'emporte. « Nous avions une maison, un terrain et des animaux, mais nous avons tout vendu. Nous sommes partis, parce que nous voulions simplement vivre », ajoute-t-elle. « J'ai vu des bombes exploser sous mes yeux, et pas qu'une fois. » Ils ont pris un avion pour Téhéran, et puis des contrebandiers les ont fait traverser la Turquie, jusqu'à l'île de Lesbos. « Jusqu'ici, tous nos passeurs étaient Turcs, se souvient-t-elle. La Turquie n'arrête pas les réfugiés. C'est à la frontière avec la Macédoine que les gens sont stoppés. » 

Rasuk*, 37 ans, décrit exactement la même chose. Il y a quatre semaines, il a pris un canot gonflable en Turquie, à Cesme, pour rejoindre l'île de Chios. « Personne ne nous en a empêché. Les Turcs arrêtent un bateau par mois, mais c'est surtout pour la télévision - ni plus, ni moins », nous explique le Syrien, avec conviction. Le soleil s'est couché sur la fortification médiévale, principale attraction touristique de l'autre côté de la rue. Dans l'ombre des maisons, sont déja installés des petites tentes, et des constructions provisoires pour les réfugiés échoués sur l'île - parmi eux, des Syriens, des Palestiniens, des Kurdes, et des Algériens. Les touristes viennent toujours dans ce petit coin de paradis pour les vacances. Mais ils sont de moins en moins nombreux, depuis que l'île est sur la route des réfugiés.

Rasuk a d'autres soucis. Sa voix tremble, quand il parle. La première syllable qu'il prononce met cinq secondes à sortir. « C'est une séquelle de l'Etat Islamique », explique-t-il. Ses bras sont ornés de caractères babyloniens anciens. Avec d'autres hommes, ils sont assis entre deux tentes autour d'un table de fortune faite de palettes de bois. « J'ai travaillé pour le régime, dans l'équipe de communication d'Assad (Bachar al-Assad, chef d'état de la Syrie, ndlr) », poursuit-il. C'est une vidéo réalisée sur son temps libre, tournant en dérision les islamistes, qui a causé sa perte. « Daesh m'a capturé et torturé. Si j'étais resté plus longtemps... » Rasuk passe un doigt sur sa gorge. Il ne se sent pas vraiment plus en sécurité ici, sur l'île de Chios. « Je suis le seul athée. » Rasuk a l'air contrarié, tout à coup, et sa longue barbe noire s'agite de colère. Selon l'Islam, l'apostasie, le renoncement à la fois se punit par la peine de mort. Mais ici, ils sont tous dans le même bateau. Les hommes racontent la vie dans la rue, la survie, la criminalité, les enlèvements d'enfants, et - oui - chacun confirme d'un signe de tête que le suicide n'épargne pas les réfugiés. 

Ali, l'Iranien, passe toujours ses journées dans le parc de Thessalonique. Il voit les familles arriver, puis partir. Il attend patiemment son heure pour passer la frontière, et s'installer quelque part. En attendant, il apporte son aide quand elle est demandée à une organisation humanitaire, pour interpréter, ou pour distribuer les rations de nourriture. « Quand je vois quelqu'un en détresse, je vais le voir, et j'essaie de lui remonter le moral. Ça ne sert à rien d'être triste, et désespéré, ça ne fait que rendre la vie encore plus dure ». Lorsqu'on évoque la politique sur les migrants, Ali a une position très tranchée : « L'Allemagne a agi de façon juste cette année ». Aujourd'hui, les choses ont changé, et les États n'acceptent plus autant de migrants. « Les Européens devraient venir ici, se rendre compte de nos conditions de vie, et ouvrir les yeux », conclut-il. 

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Le prénom a été changé

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Texte et photos : Thomas Schmotz