Cadavre exquis au pays des merles noirs : chapitre 3

Article publié le 5 août 2014
Article publié le 5 août 2014

Au début des années 2000, le Kosovo a-t-il été le théâtre d'un trafic d'organes, perpétré par la guérilla kosovare sur des prisonniers serbes ? Suite de notre enquête qui s'effile au long de 29 pages de dossier de l'ONU et du rire gras d'un certain French Doctor.

III - La mission Minuk

« À partir de l'année 1999 et possiblement avant, entre 100 et 300 individus ont été kidnappés et conduits dans des camionnettes à des camps de détention situés dans les environs de Kukës et Tropoje, des villes dans le nord de l'Albanie. La plupart de ces prisonniers étaient des hommes, de nationalité serbe, entre 25 et 50 ans. Faits prisonniers entre juin et octobre 1999. Au début du mois d'août 1999, certains de ces captifs - entre 24 et 100 - ont été transférés du nord de l'Albanie vers un second lieu de détention - maison privée ou complexe industriel abandonné - vers le centre du pays, principalement dans les alentours de Burrel, à environ 110 km de Kukës. Les prisonniers étaient transférés par petits groupes dans une ferme au sud de Burrel, transformée en clinique de fortune, pourvue de matériel médical et de médecins. Là, on a extrait les organes des corps des prisonniers, dont les cadavres ont été enfouis aux environs. Les organes étaient convoyés à l'aéroport de Rinas près de Tirana, et envoyés à l'étranger vers des destinations inconnues. Certains des autres prisonniers emmenés dans cette clinique étaient des femmes en provenances du Kosovo, d'Albanie et d'Europe de l'Est. La dernière livraison de prisonniers à la clinique a eu lieu au printemps ou au début de l'été 2000. En plus des corps des Serbes emmenés vivants en Albanie, un nombre inconnu de civils serbes tués au Kosovo a été transporté et enterré en Albanie, dans des endroits reculés. »

Adressé le 30 octobre 2003 à Patrick Lopez, alors en charge des investigations au Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPI) et rédigé par des enquêteurs de la MINUK à Pristina, le fameux premier rapport officiel sur les trafics d'organes n'a rien du pavé avec ses vingt neuf pages. Rédigé en anglais, parsemé d'annotations et de noms de personnel en poste, le texte relate des faits, des dates et des lieux, collectés sur la base de huit témoignages d'anciens soldats de l'UÇK. Ces huit témoins-clés n'ont pas d'identité mais sont désignés par des numéros, accompagnés d'une périphrase. Exemple : le « Numéro 6 ». Description : « Un Albanais du sud-ouest du Kosovo qui a servi pour l'UÇK en tant que chauffeur et soldat. Prétend avoir participé directement au transfert de détenus faits prisonniers au Kosovo et emmenés dans des camps de détentions situés dans le nord de l'Albanie. »

Lire le rapport de la MINUK en PDF.

Bien qu'étiqueté « sensible » et classé secret-défense, le fameux rapport est désormais tombé dans le domaine public et même, téléchargeable en ligne. Le texte écorne sérieusement les affirmations de la communauté internationale. Présente dans le pays pendant plus d'une décennie par le truchement de la MINUK, de la KFOR (force armée multinationale de l'OTAN, ndlr), ou de la mission EULEX (pour Mission d’État de droit de l’Union européenne au Kosovo, ndlr) de l'Union européenne, celle-ci a toujours affirmé n'avoir jamais eu connaissance d'un trafic d'organes perpétré par l'UÇK. Mensonge ou omerta ?

À la lecture du rapport, il est difficile de comprendre comment quelqu'un comme Bernard Kouchner - nommé haut-représentant de la MINUK entre septembre 1999 et janvier 2001 - aurait pu ignorer l'existence d'un trafic d'organes au lendemain de la guerre. Ce crime sera ainsi décrit noir sur blanc dans un document émis en 2003 par ses propres services. Et pourtant. En 2010, à la question d'un journaliste de Voice of America qui lui demande de commenter l'affaire de la « maison jaune » de Burrel, le mythique ancien French Doctor avait éclaté d'un rire méprisant en lançant : « c’est quoi, les maisons jaunes ? Quelles maisons jaunes ? Pourquoi jaunes ? Monsieur, vous devriez aller consulter. Il n’y a pas eu de maisons jaunes, il n’y a pas eu de ventes d’organes. Les gens qui disent ça sont des salauds et des assassins ! »

Bernard Kouchner, en plein trip.

Vous venez de lire le troisième extrait de notre enquête consacrée aux trafics d'organes au Kosovo. Tout au long de l'été, retrouvez la suite d'une formidable histoire aux vrais airs de thriller sur votre seul magazine européen, mais pas chiant. Plus d'informations ici.

Aussi, vous avez la possibilité de lire notre enquête en contenu augmenté à cette adresse.