« Butterfly Trip », l'échappée belle des jeunes réfugiés

Article publié le 15 septembre 2015
Article publié le 15 septembre 2015

Ils ont traversé seuls la Méditerranée. Et ne voulaient pas raconter leur expérience douloureuse, chargée de tristes souvenirs. Mais avec le projet de l’École de Langue italienne pour étrangers, les enfants étrangers non accompagnés sont devenus acteurs et ont reconstitué, devant la caméra, leur voyage pour la liberté. 

« Se souvenir ou ne pas se souvenir ? Raconter ou ne pas raconter... » ces expériences douloureuses et effrayantes entre les vagues de la Méditerranée et l'arrière des camions ?

« Raconter ! ». Et ne pas oublier. C’est le choix cornélien d’un groupe d’enfants étrangers non accompagnés. Suivis par le réalisateur et narrateur irakien Yousif Latif Jaralla, ils ont redonné vie à leurs souvenirs estompés, moins nets encore que l’obscurité de la nuit qui les a accompagnés pendant leur long voyage. Depuis le cœur de l’Afrique,ou du Bangladesh, pour rejoindre les côtes libyennes où ils ont ensuite été entassés dans des embarcations de fortune. Souvent pleines, souvent inondées. Ou cachés dans des camions, sous des boîtes de marchandises ou des bâches en plastique.

Tout laisser

Tout reprend vie dans Butterfly Trip, une vidéo-performance qui, avec des ombres, de la poésie et un récit émouvant et chuchoté, documente l’exode accompli par de très jeunes adolescents. Sans personne à leur côté. Uniquement des compagnons de voyage du même âge. Des amis tués au cours du long trajet. Et puis des visages inconnus. Des femmes enceintes ou avec des nouveaux nés dans les bras. Des hommes à l’air menaçant qui brandissaient des couteaux pour réclamer le silence. Devant eux, un pays inconnu. L’Italie. Encore plus loin, toute l’Europe.

Après avoir appris les bases de la langue italienne à l’Université de Palerme, dans les salles de l’École de Langue italienne pour étrangers, certains des 300 jeunes accueillis gratuitement par l’école et l’université ont choisi de se raconter. Et ça n’a pas été chose facile. Ça n’a pas été facile de se souvenir. Ça n’a pas été facile de raconter ni de capturer en séquence vidéo leurs sentiments, leurs espoirs, leurs craintes de ne pas y arriver.

Une salle avec des stores fermés s’est transformée en plateau de tournage pour le court métrage. Le visage de la jeune Maris, écrasé sous une bâche transparente, montre mieux que n'importe quel récit la terreur de se noyer, d’être englouti par cette mer qui n’est pas souvent synonyme de salut. La main ensanglantée de son compagnon de voyage, dont le sang glisse lentement sur cette même bâche, raconte l’histoire d’un ami qui n’est plus de ce monde. Tué dans le désert par des trafiquants d’êtres humains.

La silhouette d’un cheval, l’ami d’enfance d’un autre enfant qui a réussi à se livrer devant la caméra, nous rappelle encore une fois que ces jeunes sont seuls et sont restés sans amour et sans guide bien trop tôt. L’enjeu est trop important : un futur sans violence ni pauvreté. Le prix encore plus cher. Il faut tout laisser : amis, petit(e) ami(e), parents. Tous les liens.

« Écouter le silence »

Butterfly Trip est un projet en cours, faisant partie des multiples activités d’insertion linguistique fortement défendues par la directrice de l’École, Mari D’Agostino et coordonnées par Marcello Amoruso. Dans ce film en phase d’achèvement, Yousif Latif Jaralla a mis à disposition ses talents de narrateur pour raconter d’une seule voix un drame désormais quotidien. Le photographe Antonio Gervasi, a également participé à la documentation des scènes du travail avec les jeunes qui ont finalement chassé ce qui les rendait silencieux. Tristes. Éteints.

« Si l’immigré ne parle pas, il faut alors écouter son silence, il faut se glisser dans ses pauses, dans son hésitation. Il faut voir comment son corps, et les traits de son visage changent de couleur, comment ce silence enveloppe et contamine l’air de celui qui écoute. Inutile alors de demander : Qu’y’a t’il ? À quoi tu penses ? Parce que la réponse est là, dans l’air. Ce rien renferme tout. Il faut s’approcher de ce rien, il faut le toucher avec la délicatesse de celui qui manie des cristaux fragiles. Chacun exprimence ce rien à sa façon », explique Yousif Latif Jaralla qui est finalement parvenu à recueillir et écouter beaucoup d’histoires.

« Les jeunes ont compris que nous n’attendions pas d’eux qu’ils répètent mécaniquement leur récit de leur voyage clandestin, il en est allé de même avec les sentiments qu’ils ont éprouvés au cours de ce trajet, nous les avons utilisés pour tracer une carte, un catalogue des sentiments du voyage », continue Jaralla. Et dans les ports, ils ont attendu le moment de pouvoir partir entre violences et abus. Et le cinéaste iranien de conclure : « Mais derrière le port ils voient devant eux la mer, et derrière la mer il y a l’endroit où ils veulent arriver ».