Bulgarie : une rom aveugle, symbole de clairvoyance

Article publié le 8 juillet 2014
Article publié le 8 juillet 2014

Kremena Budinova est une journaliste bulgare d’origine rom, elle a une longue carrière à la télévision, dans la presse écrite et à la radio. Née à Fakulteta dans le district de Sofia, Kremena a perdu la vue à 14 ans. Elle a prouvé à tout le monde ainsi qu’à elle-même, qu’une personne aveugle, stéréotypée par ses origines, peut devenir journaliste pour la TV.

« Il n’y a pas un ghetto en Bul­ga­rie que je n’ai vi­sité », me dit Kre­mena Bu­di­nova, après m’avoir ac­cueillie cha­leu­reu­se­ment chez elle, et conduite dans son jar­din spa­cieux. Kre­mena et son fils ont construit et meu­blé eux-mêmes leur nou­velle mai­son, si­tuée à Fa­kul­teta dans le dis­trict de Sofia.

« C’est Maman qui l’a fait », dit Ognyan Bu­di­nov, son fils de 13 ans, en poin­tant du doigt un mur de ma­çon­ne­rie en pierres rondes ar­ran­gées de façon sy­mé­trique. On ne peut qu’être im­pres­sionné par ce mur érigé par une femme mal­voyante. Il y a quelque temps,Arte est justement venu en Bul­ga­rie pour faire un film sur Kre­mena et la construc­tion de sa mai­son.

Les bidonvilles de Fakulteta

Kre­mena n’aime pas les sté­réo­types qu'elle déconstruit avec force. « Les dé­fi­ni­tions sont illu­soires, per­son­nel­le­ment je n’ai pas de dé­fi­ni­tion pour moi-même, » me dit-elle quand je lui de­mande com­ment elle s’iden­ti­fie. « Cela fait 17 ans que je tra­vaille comme jour­na­liste sur le sujet rom. Avant j’étais jour­na­liste pour d’autres su­jets, mais mal­heu­reu­se­ment j’ai été éti­que­tée "jour­na­liste rom", et pas "jour­na­liste". J’ai été mise dans une case. »

« Comme le pays, comme les Roms », ajoute fer­me­ment Kre­mena, en se concen­trant sur les pro­blèmes sen­sibles comme le manque d’édu­ca­tion et de tra­vail. Elle me dit que rien n’a changé à Fa­kul­teta de­puis des an­nées. Pis, les sub­ven­tions im­por­tantes jadis ac­cor­dées par les ins­ti­tu­tions européennes ont dis­paru. Kre­mena di­rige ses cri­tiques à la fois en­vers les  Roms et  la po­li­tique bulgare. Les gens du quar­tier savent très bien com­ment chaque parti po­li­tique les paie pour qu’ils votent aux élec­tions européennes.

Au mi­lieu de notre conver­sa­tion, une mu­sique très forte re­ten­tit. Kre­mena et moi échan­geons un re­gard. Non loin de la mai­son se tient un bâ­ti­ment blanc de plu­sieurs étages d’où pro­vient le son qui inonde le bi­don­ville voi­sin chaque soir. Un gar­çon du quar­tier m’ex­plique que « c’est un res­tau­rant, qui quel­que­fois se trans­for­mant en boîte » et que  tout y « est en or ». Fa­kul­teta, avec sa po­pu­la­tion de 45 000 per­sonnes, s'apprécie tout en contraste.

« pas de plus grands patriotes que les gitans »

La mai­son pos­sède un jar­din spa­cieux avec des ro­siers et des arbres en fleurs. Kre­mena affirme que les Roms en gé­né­ral n’aiment pas les jar­dins au­tour de leurs mai­sons mais pré­fèrent à la place tout ci­men­ter, ce qui est consi­déré comme un signe so­cio-cultu­rel de pro­preté. Lorsque je lui pose des ques­tions sur les plus faux sté­réo­types sur la com­mu­nauté rom, elle com­mence à énu­mé­rer.

« Les plus jeunes… les gens pensent que les Roms font des en­fants pour obtenir des aides so­ciales. Et bien, c’est faux. Com­ment pour­raient-ils sub­ve­nir à leur be­soin avec 35 BGN ? (lev bul­gare, 17,5 euros, ndlr). Les Roms aiment que leur mai­son soit pleine d’en­fants, de joie, c’est dans leur culture. Ce­pen­dant, une nou­velle ten­dance est en train d’émer­ger – les Roms ont moins d’en­fants à cause de la crise. »

Kre­mena sou­ligne que les mêmes ten­dances ap­pa­raissent au sein de la po­pu­la­tion bul­gare dans son en­semble : im­mi­gra­tion in­ten­sive vers la ca­pi­tale, paupérisation dans la périphérie.

« Il n’existe pas de plus grands pa­triotes que les gi­tans », ajoute Kre­mena en di­sant que les Roms n’émigrent pas en gé­né­ral, sauf pour des rai­sons éco­no­miques sé­rieuses. In­ter­ro­gée sur le nombre de Roms en Bul­ga­rie, elle ré­pond que cette ques­tion est en elle-même dan­geu­reuse car elle entraîne une « ten­sion so­ciale ». D’après elle, il y a plus de 800 000 Roms dans le pays.

Les émis­sions de TV sur les ques­tions concer­nant les Roms ont tou­jours été montées par une pro­duc­tion ex­té­rieure, ce qui si­gni­fie que le tra­vail de Kre­mena consiste à cher­cher constam­ment de nou­veaux do­na­teurs. Les ONG lui ont of­fert son plus grand sou­tien. La BNT (la té­lé­vi­sion na­tio­nale bul­gare) donne seule­ment du temps d’an­tenne. À l’Award Ce­re­mony de Ber­lin, Kre­mena a ap­pris de ses col­lègues étran­gers que ce type d’émis­sions bé­né­fi­cie du sou­tien total des té­lé­vi­sions na­tio­nales dans les autre pays de l’UE.

Ac­tuel­le­ment, Kre­mena at­tend des ré­ponses de plu­sieurs nou­veaux or­ga­nismes qu’elle a contac­tés pour des fi­nan­ce­ments. Mal­gré cette relative précarité, elle se montre fière de sa car­rière et de sa vie. À la fin de notre conver­sa­tion, elle me montre les bour­geons des ro­siers dans le jar­din, et son chien, qui au lieu de gro­gner remue sa queue ami­ca­le­ment quand il ren­contre quel­qu’un.

Aller plus loin : la Bio­gra­phie de kremena Budinova