Budapest : tous contre les Roms ?

Article publié le 3 juillet 2014
Article publié le 3 juillet 2014

La pous­sée de la droite, notable de­puis quelques an­nées en Hon­grie, s’est accentuée lors des der­nières élec­tions eu­ro­péennes. C’est mau­vais signe pour les Roms souf­frant en­core et tou­jours de dis­cri­mi­na­tion. Ce­pen­dant, quelques ac­teurs se dressent contre cette ten­dance et luttent pour ai­der les mi­no­ri­tés à sor­tir de la pau­vreté. 

L’an­ti­zi­ga­nisme est le terme cor­rect pour dé­si­gner l'hos­ti­lité en­vers les tzi­ganes. Les Sin­tis et les Roms sont concer­nés par ce pro­blème de­puis des siècles à l’échelle eu­ro­péenne : ils sont consi­dé­rés comme pauvres, cri­mi­nels, comme des va­ga­bonds mo­dernes. En France et en Al­le­magne, les es­prits  s’échauffent tou­jours à pro­pos de l’im­mi­gra­tion crois­sante en pro­ve­nance de l’est. De nom­breux voya­geurs fuient la Hon­grie, la Rou­ma­nie et la Bul­ga­rie en rai­son de leur mar­gi­na­li­sa­tion et de leur manque de pers­pec­tives d'ave­nir. 

Pré­ju­gés, chô­mage et ori­gine

Dans le 8 ème ar­ron­dis­se­ment de Bu­da­pest, le crépi s’ef­frite des fa­çades. En cette chaude jour­née d’été, quelques Roms traînent comme épui­sés par la cha­leur sur les bancs d'un parc. De pro­fondes rides s’étendent sur leurs vi­sages, ils ont l’air érein­tés et portent des vê­te­ments sales. C'est comme ça tous les jours. Presque aucun d’entre eux n’a de tra­vail. Dans le pays, 70% des Roms sont sans ac­ti­vité. C’est net­te­ment plus que les autres Hon­grois qui prennent sou­vent les Roms pour des gens bruyants et non ci­vi­li­sés. Et c’est no­tam­ment à cause de cette image qu’ils ont des dif­fi­cul­tés à trou­ver un tra­vail et ce, même s’ils ont la na­tio­na­lité hon­groise et parlent hon­grois. Alexan­dra Szarka ex­plique le peu de chances d’as­cen­sion de la plus grande mi­no­rité de Hon­grie : « c’est un cercle vi­cieux de pré­ju­gés, de pau­vreté, de chô­mage, d’ori­gine et de manque d’édu­ca­tion ». Du haut de ses 23 ans, elle étu­die le tra­vail so­cial et aide les en­fants Roms dé­fa­vo­ri­sés. Dans le cadre du pro­jet Chance for Chil­dren Foun­da­tion, elle prend en charge des cours par­ti­cu­liers pour ceux qui n’ar­ri­ve­raient sinon pas à se sor­tir de ce cercle vi­cieux. 

Car la Hon­grie a certes un sys­tème sco­laire pu­blic, mais les dif­fé­rences entre chaque école sont im­menses. Dans les quar­tiers so­cia­le­ment plus faibles, le ni­veau est clai­re­ment in­fé­rieur à la moyenne. C’est pour cela que la ma­jo­rité des pa­rents issus de la classe moyenne veulent évi­ter d’y en­voyer leurs en­fants. Et les Roms y res­tent, iso­lés. S’ils ar­rivent quand même à ac­cé­der à de meilleures écoles, ce n’est la plu­part du temps que la dis­cri­mi­na­tion qui les at­tend. « En réa­lité, il y au­rait de bonnes op­por­tu­ni­tés pour eux, mais ils ne re­çoivent pas l’édu­ca­tion dont ils au­raient be­soin », dé­crit l’étu­diante en­ga­gée. Ils sont en par­tie mis dans des classes pour Roms : « cer­tains rec­teurs en sont fiers, mais ça rend le tout en­core plus grave et c’est en plus contre la loi ». Dans la cam­pagne, les en­fants de Roms sont même mis dans des classes pour han­di­ca­pés.

Le pro­blème, c’est que les en­sei­gnants ne sont pra­ti­que­ment for­més que dans des écoles éli­tistes et ne sont pas ha­bi­tués à des en­fants issus de mi­lieux où la culture et l'édu­ca­tion ne sont pas ac­ces­sibles. Le mi­nistre des Res­sources hu­maines, Zol­tan Balog, a pro­posé pour cela il y a peu de mettre en place plus de classes de rat­tra­page spé­cia­le­ment pour les Roms. En réa­lité, le fait qu'ils aient le droit à la même édu­ca­tion est à peine res­pecté. La ques­tion de sa­voir si cette in­ter­ven­tion y chan­ge­rait quelque chose reste ou­verte. 

COL­LÈGE JÉ­SUITE DE BU­DA­PEST : MO­DÈLE D'IN­TÉ­GRA­TION

L’an­ti­zi­ga­nisme est un sujet tabou en Hon­grie et ceux qui en parlent ou­ver­te­ment sont peu nom­breux. Cer­tains disent même que c’est comme dans les an­nées 60, parce que per­sonne n’a le cou­rage d'ex­pri­mer son opi­nion de peur de perdre son em­ploi. Ainsi, il est dif­fi­cile de trou­ver des gens qui ac­ceptent d'en par­ler. Même les Roms ont sou­vent honte de leur si­tua­tion et se taisent sur ce sujet, par fierté. Ist­van Antal est une ex­cep­tion. Il est le di­recteur du Col­lège Jé­suite pour Roms de Bu­da­pest, qui se trouve dans le 8 ème ar­ron­dis­se­ment de la ville et contraste avec les bâ­ti­ments dé­la­brés du quar­tier. Les murs épais au­tour de l’en­trée frai­che­ment ré­no­vée pro­tègent de la cha­leur ex­té­rieure, et de la mu­sique clas­sique se fait en­tendre. Ce jour-là a lieu un concert de bien­fai­sance pour les Roms de Rou­ma­nie qui sont en­core plus pauvres. Le peuple est connu pour sa tra­di­tion mu­si­cale : une car­rière de chan­teur ou de mu­si­cien est sou­vent la seule façon de gra­vir l’échelle so­ciale.

Ist­van Antal s’en­gage pour les étu­diants Roms de­puis 2004, et sou­haite voir leur si­tua­tion évo­luer. Parce qu'ils sont mieux ac­cep­tés dans la so­ciété avec un di­plôme, le cer­ti­fi­cat n’at­teste pas seule­ment la for­ma­tion mais aussi l’in­té­gra­tion. « Nous vou­lons les aider à s’in­tro­duire dans une Hon­grie in­tel­lec­tuelle et ainsi ren­for­cer leur iden­tité de Roms et de Hon­grois », ex­plique-t-il à pro­po­s du rôle du col­lège. C’est l’étape sui­vante pour tous ceux qui ont réussi à l’école. Lors­qu’ils ont ob­tenu leur di­plôme et une place à l’uni­ver­sité, ils peuvent dé­po­ser leur can­di­da­ture pour le pro­jet qui leur per­met d'ob­tenir un lo­ge­ment et des cours com­plé­men­taires. 

« Presque tous nos étu­diants (29 au total) ont des pro­blèmes fi­nan­ciers ou autres », fait sa­voir Antal. Beau­coup d’entre eux viennent de la cam­pagne où ils n’ont pas d’ac­cès à l'eau ou à l’élec­tri­cité. Ils vivent sou­vent dans des fa­milles dé­com­po­sées. À coté, les condi­tions de vie dans les lo­tis­se­ments pour Roms pa­raissent presque pa­ra­di­siaques. Ces étu­diants au­raient tous souf­fert des dis­cri­mi­na­tions, mais ils ont ap­pris à vivre avec. « Cela ne les in­té­resse plus car il n’y a plus de dis­cri­mi­na­tion à l’uni­ver­sité », ex­plique le jeune homme qui met en va­leur les réus­sites de l’ins­ti­tut. « Ainsi, ils aident aussi les autres et servent de mo­dèle, ra­conte-t-il fiè­re­ment, ils ont aussi or­ga­nisé le concert de bien­fai­sance eux-mêmes. »

Ex­pul­sés mal­gré la li­berté de cir­cu­la­tion

Les can­di­dats n’ont pas be­soin d’être re­li­gieux pour être admis, juste ou­verts au monde qui les en­toure. Le nombre d'ins­crip­tions aug­mente année après année, et les ca­pa­ci­té bien­tôt épui­sées. En plus de l’Union eu­ro­péenne qui sou­tien­dra en­core le col­lège jus­qu’en 2015, le gou­ver­ne­ment hon­grois verse lui aussi de l’ar­gent. Ce­lui-ci a pris des ini­tia­tives en fa­veur de l'in­té­gra­tion des  Roms, aussi bien au ni­veau na­tio­nal qu’au ni­veau eu­ro­péen pen­dant sa Pré­si­dence du Conseil, ce qui de­vrait amé­lio­rer leur si­tua­tion. En Hon­grie, les pro­jets se fo­ca­lisent ce­pen­dant prin­ci­pa­le­ment sur les Roms qui veulent étu­dier, au­tre­ment dit ceux qui sont déjà par­tiel­le­ment in­té­grés à la so­ciété. Tous les autres de­vront vivre dans la pau­vreté ou par­tir vers l’ouest, d’où ils sont, mal­gré leur mo­bi­lité au sein de l’UE, tou­jours ex­pul­sés. Les po­li­tiques et la so­ciété doivent chan­ger, car il n’y aura pas tou­jours de la place chez Alexan­dra Szarka et Ist­van Antal.

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Bu­da­pest et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet EU in Mo­tion ini­tié par ca­fé­ba­bel avec le sou­tien du Par­le­ment eu­ro­péen et de la fon­da­tion Hip­po­crène. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la une du ma­ga­zine.