Bucarest : bal tragique au Colectiv Club

Article publié le 4 novembre 2015
Article publié le 4 novembre 2015

Le vendredi 30 octobre, des centaines de spectateurs assistaient au concert du groupe de métal Goodbye to Gravity dans un club de la capitale roumaine, lorsque le feu s’est propagé en quelques minutes, causant la mort de 32 personnes et blessant gravement 180 autres. Les conséquences du désastre vont avoir un impact considérable sur la société roumaine.

Le 1er novembre, des milliers de personnes ont arpenté les rues de Bucarest pour soutenir les familles des victimes de l’incendie du Colectiv Club survenu deux jours plus tôt. Coïncidence macabre : le même jour, la France commémorait les 150 victimes de l’incendie du 5/7 qui s’était déroulé 45 ans auparavant. Le contexte du « bal tragique » était similaire : un groupe de rock la nuit de la Toussaint, un polystyrène inflammable et toxique sur les murs, un club ouvert sans autorisation légale, une seule sortie avec des tourniquets, les autres ayant été condamnées pour éviter les resquilleurs. Un médecin français dépêché à Bucarest a déclaré qu’il « n’avait jamais vu une situation pareille en 20 ans de carrière ». Pour cause, après la catastrophe du 5/7, des règles drastiques furent imposées en France et les contrôles sont devenus plus réguliers. De nombreuses salles ont dû mettre la clé sous la porte.

La fin d’une ère insouciante 

Ce sera sans doute le cas à Bucarest où les boîtes de nuit et les bars ont poussé comme des champignons ces dernières années, notamment dans des lieux incongrus, des usines désaffectées, des caves et des vieilles bâtisses où la nuit ne se termine jamais. On se délecte de cette sensation de liberté, cette impression que tout est possible. Sauf que le cocktail peut être mortel. 

Le patron de l’Expirat, un des plus vieux clubs de Bucarest, n’a d’ailleurs pas hésité et a annoncé sa démission : « Depuis 2003, j’ai mis la vie de milliers de personnes en danger. […] Nous avons eu un tas de dégâts électriques ces dernières années, et beaucoup de réparations ont été improvisées. […]L’Expirat de Bucarest ferme ». D’autres clubs ont été suspendus après contrôle. Le Rockstadt à Brasov a annoncé qu’il fermera 10 jours pour remplacer le polystyrène, le même qui a pris feu au Colectiv Club. D’autres exigent également que la cigarette soit interdite dans les bars et clubs.

Et les coupables sont…

Après une telle tragédie, on cherche toujours le ou les responsables. Les premiers visés sont les fondateurs du lieu, qui ont demandé une autorisation pour ouvrir la salle en 2013, stipulant qu’elle pouvait accueillir un maximum de 80 personnes assises. Selon Lucian Balanuta, journaliste à Radio Iasi, « les lieux à but commercial peuvent plus facilement obtenir des autorisations s’ils ont une capacité inférieure à 100 personnes. C’est ce qu’ont déclaré les patrons du Club Colectiv. Cela leur évite certaines contraintes administratives et surtout de devoir payer des frais plus importants. Ils n’ont pas besoin d’autorisation du service incendie dans ce cas là, la sécurité est basée sur la propre responsabilité du patron ». Sauf que vendredi soir, 400 spectateurs assistaient au concert avec un spectacle pyrotechnique, sans que ni les membres du groupe, ni les services d’urgence de Bucarest n’aient été prévenus, le tout dans une salle hautement inflammable. 

Ce ne sont pas les seuls qui ne respectent pas les réglementations, car les frais sont élevés et les contrôles restent superficiels. La dernière inspection du Club Colectiv avait eu lieu le 21 octobre. « Ils avaient été sanctionnés car le personnel n’était pas assez qualifié », explique Lucian. Rien sur le manque d’extincteurs ou le fait qu’en règle générale, de nombreux clubs bloquent les issues de secours pour empêcher les fraudeurs de rentrer. La colère des Roumains est forte face à ces négligences. « Ce chaos mortel en Roumanie doit prendre fin », peut-on d’ailleurs lire en titre d’un article. 

L’Église, deuxième pouvoir du pays, est également dans le collimateur des protestations, car elle reçoit plus de subventions que les hôpitaux et les écoles. « Vrem spitale, nu catedrale ! » (Nous voulons des hôpitaux, pas des cathédrales) affichent les réseaux sociaux. Une immense cathédrale qui dépassera la Maison du Peuple, folie mégalomane de Ceausescu, sera érigée dans quelques années sur le même terrain. Des millions de lei y sont dépensés alors que les hôpitaux de Bucarest manquent cruellement de personnel et de matériel médical. Après l’incendie, des blessés ont dû changer d’hôpital par manque de lit, et des docteurs ont travaillé volontairement, alors que leur rémunération est déjà à peine plus élevée que le salaire moyen. 

 « La corruption tue »

Pour beaucoup, la colère se cristallise autour de l’ennemi numéro un du pays : la corruption. La phrase « Coruptia ucide » - la « corruption tue - se propage. Elle est celle qui gangrène la sphère politique et économique du pays sur tous les niveaux, qui fait que l’on ferme les yeux devant le non-respect des réglementations - car les clubs rapportent énormément d’argent aux mairies. Celle qui empêche la rénovation des immeubles et des rues à Bucarest. Celle qui met de côté une rémunération plus juste des médecins et des professeurs.

Toute tragédie a toutefois un impact positif, celui de réveiller les consciences et d’alerter l’opinion publique. « Cela avait commencé un peu avant Rosia Montana, explique Raluca, jeune Bucarestoise, et cet évènement ne fait que renforcer les protestations et aura un énorme impact sur tous les niveaux : politiques, institutionnels, sociaux. »

Elle compte ouvrir une page Facebook où des personnes pourront demander ce dont ils ont besoin (nourriture, argent, vêtements..). Car malgré les bigots qui ont blâmé les victimes car elles écoutaient de la « musique de Satan », un énorme élan de solidarité et de générosité s’est également emparé du pays. Relayés par les réseaux sociaux, des dons de sang et d’argent se sont multipliés et des entreprises ont fourni de la nourriture gratuite aux familles des victimes qui patientent dans les hôpitaux. Pour Raluca et d’autres Roumains « c’est une vague de solidarité sans précédent en Roumanie ». Et elle espère que cela durera plus longtemps.