Bruxelles : viens chez moi, j'héberge un réfugié

Article publié le 11 avril 2018
Article publié le 11 avril 2018

En Belgique, comme un peu partout en Europe, le gouvernement est en train de mettre en place des mesures de plus en plus restrictives à l'encontre des réfugiés sans papiers. Mais entre les descentes et les reconductions à la frontière, des bénévoles s'organisent autour d'une plateforme numérique afin d'héberger le maximum de personnes chez eux. Comme Marie, qui nous a ouvert sa porte.

Marie est l’une des 39 000 Belges qui, chaque nuit, offre aux réfugiés un lieu sûr où dormir. Elle se connecte quotidiennement sur Facebook et cherche quelqu’un qui peut se rendre au parc Maximilien en plein-centre de Bruxelles afin de récupérer ceux qui attendent là-bas pour ensuite les transporter jusqu’à chez elle, à 20 km de la capitale. Sur place, elle leur fournit un lit et un repas chaud. Fuyant la guerre en Syrie et les persécutions en Érythrée, les réfugiés viennent chercher du travail en Europe. Elle ne reverra jamais certains d’entre eux. Depuis peu, la Belgique, à l’image de certains gouvernements européen, met en place des mesures toujours plus restrictives. Des mesures destinées à chasser les migrants selon Marie qui, si elle se considère comme « apolitique », ne pouvait plus se contenter de rester là sans rien faire. Alors c’est par l’intermédiaire de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés que la jeune femme a choisi d'afficher sa vision de la solidarité. Comme les milliers de ses compatriotes.

« Je me suis rendu compte que je pouvais aider »

La plateforme a vu le jour pendant la crise migratoire de l’été 2015, fournissant ainsi aux réfugiés les soins de base. Dépité de les voir vivre dans le parc bruxellois, un groupe de citoyens a décidé de mettre la main à la pâte et de se coordonner via Facebook pour organiser don de nourriture, de tentes et de sacs de couchage. Les bénévoles y ont rapidement monté une école pour les enfants et un espace sécurisé pour les femmes. Ces activités à plein temps ont été déplacées et ont maintenant lieu dans un immeuble de quatre étages situé à Jette, une banlieue de Bruxelles. Ma visite fut marquée par un va-et-vient incessant de personnes qui déferlaient dans les couloirs, rejoignant cours de langue, rencontres sociales et visites d'écoles. Toutes ces activités se déroulent à proximité les unes des autres. Cela dit, la plateforme reste entièrement gérée par des bénévoles.

Au départ, la plateforme était une initiative, semblable à beaucoup d'autres. C’est en été 2017 que les choses ont commencé à changer, au moment où la police belge mène une série de vastes opérations  au Parc Maximilien dont l’objectif est d’arrêter les réfugiés sans papier et de les expulser. « C’était une erreur », déclare Marie. « Les arrestations m’ont vraiment choquée. » Et lui démontrent que le gouvernement n’est pas efficace ou au mieux qu'il manque de volonté politique en matière d’aide aux migrants. Lorsque'elle s’est engagée à les héberger en octobre 2017, il y avait près de 5 000 membres inscrits sur le groupe Facebook de la plateforme. Ils sont désormais 39 000 et tous les soirs, près de 500 migrants parviennent à trouver un lit.

Toutes les personnes ne sont pas des bénévoles actifs. Étant d’abord une membre du groupe, Mari lisait et « aimait »  occasionnellement des commentaires sans pour autant traduire son adhésion virtuelle au projet. Pratiquement tous les bénévoles travaillent à plein temps et beaucoup d’entre eux ont une famille. Mais ce n’est pas cela qui va les arrêter, certains « chauffeurs » vont même jusqu’à effectuer six trajets par soir et accueillir 4 personnes par nuit, sept jours sur sept. C’est justement le cas de Marie, mère célibataire de deux enfants en bas âge et éducatrice au sein d’une association interculturelle. 

Stella, une autre maman salariée et chauffeur bénévole se souvient de sa première participation, en décembre  2017. « Un ami m’appelle et me dit : "Je sais que tu conduis, tu as une voiture, tu dois nous aider. J’ai besoin de toi pour aller au parc de Bruxelles et de récupérer quelqu’un là-bas. Il s’appelle Haroun et il portera une chemise rouge. Il t’attendra là-bas à 2 heures du matin" ».  Elle y va et le trouve,  même si le jeune homme ne porte pas de chemise rouge. « Haroun, ta place est ici. » Le voyant épuisé, elle décide de ne pas lui poser de questions. « J’ai donc baissé la musique pour le laisser dormir pendant le trajet ».  C’est en le déposant chez son ami qu’elle se rend compte par la suite de son action. « C’est quelque chose que je peux faire, je peux aider ».

« Vous, vous ne pouvez pas imaginer la guerre »

Impossible d’entrer en contact avec un réfugié actuellement hébergé par la plateforme. La plupart  ne disposant pas des papiers nécessaires pour rester en Belgique, ils ne veulent pas courir le risque d’être identifiés. Néanmoins, certains d’entre eux sont devenus bénévoles. Lubnan un jeune Irakien de 23 ans, cuisine au parc pour les autres migrants. Il raconte avoir essayé à quatre reprises d’atteindre la Grèce depuis la Turquie en 2015, avant de se rendre à pieds jusqu’en Hongrie. Arrivé à la frontière,  un passeur le fait monter dans un camion plein afin de se cacher de la police. Il reste enfermé pendant deux jours, sans eau. « C’était effrayant, raconte-t-il. On entendait la police à l’extérieur, il faisait tellement sombre je ne pouvais même pas voir ma main. » Il ne développe pas davantage sur la situation actuelle en Irak, préférant parler de ses amis. Il a récemment obtenu l’asile en Belgique et déclare aimer ce pays compte tenu de l’accueil qui lui a été réservé par les bénévoles.

Arrivé il y a sept ans en Belgique, Ahmed vient aussi d’Irak. Il cherche à sensibiliser les gens à la cause des réfugiés. À Jette, il fait part de son expérience à un groupe d’écoliers. « Vous ne pouvez pas imaginer la guerre, lâche-t-il en tremblant.Vous pensez peut-être pouvoir l’imaginer, vous la voyez à la télé, mais vous ne pouvez pas imaginer ce que c’est que d’ouvrir tes yeux et de voir ça face à vous ». Avant les évènements, Ahmed jouait dans l’orchestre philarmonique irakien. Famille, amis, grande maison, « j’ai tout perdu », déplore-t-il. Néanmoins, après avoir obtenu l’asile, il est retourné à l’université pour apprendre le français et l’anglais. Et il joue à nouveau du violon. « Tu ne peux pas passer ton temps à penser à la guerre. Tu dois continuer à vivre ».

Les bénévoles de la plateforme ne se contentent pas d’offrir une aide pratique ou matérielle aux réfugiés, ils les aident également  à aller de l’avant, dans leur vie respective. Un jeune Soudanais hébergé par Marie vit désormais avec elle chaque semaine. « On s’entend très bien, souligne-t-elle. Mes enfants aiment jouer avec lui. Ils demandent constamment : "Aura-t-on un nouvel ami ce soir ?" »

Je demande aux bénévoles, comment ils intègrent leurs activités dans leur vie quotidienne. Un grand nombre d'entre eux travaillent à plein temps « C’est fatiguant », admet Marie. La chose la plus difficile, dit-elle, ce n’est pas l’hébergement en soi, mais la coordination et la recherche de chauffeurs capables de transporter les réfugiés. « Tout le monde travaille, tout le monde est occupé. » Elle souligne que ses amis admirent ce qu’elle fait, sans pouvoir le faire eux-mêmes pour autant. « Ils disent avoir peur », indique Marie. Je lui demande si, en tant que mère célibataire, il y aurait une raison d’avoir peur. Après tout, la plupart des migrants sont jeunes. « Non, répond-t-elle catégoriquement, affirmant ne jamais y avoir pensé. « Ces personnes sont bien plus vulnérables que moi. Elles ont bien plus à perdre ». 

La Plateforme Citoyenne est une organisation apolitique, et selon Marie, c'est la raison pour laquelle les bénévoles sont si nombreux à s'engager. « C'est ouvert à tous », dit-elle. Mais les enjeux politiques sont importants. Le gouvernement belge essaye actuellement de faire passer une loi qui autoriserait la police à entrer chez habitants et embarquer les sans papiers. Un programme considéré  par beaucoup comme visant spécifiquement les bénévoles de la plateforme citoyenne. En février 2018, la police a fait une descente dans un centre culturel, d’autres sont planifiées dans les transports en commun.

Marie n'a jamais été engagée en politique avant mais reconnaît que s'engager auprès de Plateforme Citoyenne et accueillir des réfugiés est « un acte politique ». Elle veut porter le message au gouvernement selon lequel les migrants doivent être protégé, pas criminalisé. « J'espère que la question touchera de plus en plus de gens, dit-elle. C'est ce qui ranime ma foi en l'humanité ».

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