Bruxelles : le ras-le-bol des stagiaires non-rémunérés

Article publié le 7 mars 2017
Article publié le 7 mars 2017

Une centaine de stagiaires se sont rassemblés à Bruxelles afin de manifester contre les « stages non-rémunérés d'exclusion ». Selon les organisateurs, de nombreuses ONG, syndicats et cabinets emploient des personnes sans les rémunérer ou du moins en-dessous du salaire minimum belge. Une pratique illégale qui légitimise « l'exploitation de l'homme par l'homme ».

De nombreux diplômés rêvent de pouvoir ajouter un stage dans une institution européenne à leur CV. Mais ce n'est pas à la portée de tous et beaucoup acceptent donc de travailler sans rémunération pour de prestigieuses institutions ou des ONG. 100 de ces jeunes diplômés se sont rassemblés lundi 20 février devant la Commission européenne afin de protester contre ces stages non-rémunérés, qu'ils qualifient « d'exploitation et de pratiques excluantes ». La manifestation s'est tenue en marge d'un mouvement de grève international lancé par les stagiaires à Washington DC, à Genève et à Vienne.

Les stagiaires atypiques

Les stages non-rémunérés se sont récemment fait pas mal d'ennemis en haut lieu. Emily O’Reilly, la médiatrice de l'UE, a statué la semaine dernière et décidé que le Service Européen pour l'Action Extérieure (SEAE) devait cesser d'employer des stagiaires non-rémunérés. Le service « emploie » près de 800 professionnels non-rémunérés pour l'ensemble de leurs délégations. « Les stages non-rémunérés peuvent de facto favoriser l'exclusion sociale en empêchant les jeunes d'améliorer leurs compétences et qualifications, ce qui peut avoir des répercussions sur leur future carrière », affirme O’Reilly. « Nous avons pris en compte cette évaluation. (…) Nous ne sommes pas les inventeurs des stages non-rémunérés. C'est la méthode généralement privilégiée par plusieurs organisations internationales comme les Nations unies », se défend la représentante du SEAE, Maja Kocijančič dans les colonnes de Politico.

Le SEAE n'est pas l'unique institution européenne à faire travailler des personnes gratuitement. Bien qu'O’Reilly affirme que « la norme » au sein des institutions européennes soit de rémunérer les stagiaires, et que les principales institutions de l'UE emploient environ 1 000 stagiaires rémunérés tous les six mois, l'ONG Brussels Interns NGO (BINGO) affirme que 200 stagiaires travaillent gratuitement pour la seule Commission européenne. On les appelle même les « stagiaires atypiques ».

Le problème s'étend aussi au Parlement européen (PE). Une enquête du EP’s Youth Intergroup a récemment démontré qu'un stagiaire sur trois perçoit moins de 600 € par mois, tandis qu'un sur dix n'est pas du tout rémunéré. « Il n'est pas acceptable qu'on exigent de jeunes professionnels qu'ils travaillent gratuitement », s'indigne Terry Reintke, député européen, et co-président du groupe. BINGO estime qu'environ 4 000 stagiaires « insuffisamment rémunérés » sont employés par les institutions européennes de Bruxelles – parmi lesquelles des ONG, des associations professionnelles et des cabinets spécialisés dans les affaires publiques.  

Just Pay!

On peut alors se demander pourquoi quelque chose d'aussi révoltant ne mobilise que 100 personnes. Bryn Watkins, membre dirigeant de BINGO explique qu'il est difficile d'organiser des actions collectives car « aucun stagiaire ne revendique ni ne s'identifie fortement à ce statut. Personne ne veut être un stagiaire à vie. Ils préfèrent se concentrer sur les problématiques au quotidien, essayer de s'adapter à un nouvel environnement de travail, un nouveau pays, penser à leur futur, peut-être trouver un second emploi pour gagner un peu plus ». De la même façon, les stagiaires ne restent généralement à Bruxelles que quelques temps : « Vous parvenez à mobiliser un groupe de personnes et six mois plus tard, elles sont toutes parties ».

Bryn est également convaincu qu'il existe une « différence d'information » entre les stagiaires et leurs employeurs, car les entreprises connaissent « bien mieux le fonctionnement des marchés et de la législation, et savent en quoi consiste tel ou tel métier ». La campagne « Just Pay! » a été lancée afin d'informer les jeunes travaillant à Bruxelles qu'il est illégal en Belgique de proposer des stages non-rémunérés à des diplômés. Il précise que les institutions européennes fonctionnent selon un autre cadre légal mais que les entreprises et ONG du secteur des Affaires publiques européennes sont tout de même tenues de respecter la loi belge et ne peuvent donc pas employer de jeunes diplômés sans les payer. L'organisation demande également aux autorités nationales de renforcer la vigilance envers les pratiques abusives et illégales des employeurs.

« Je faisais deux stages en même temps »

En autorisant les stages non-rémunérés, « on légitimise l'exploitation de l'homme par l'homme », lâche Celine, 26 ans. Elle a effectué quatre stages, dont un non-rémunéré, au sein de diverses associations professionnelles et organismes publics. Elle dénonce également les entreprises qui emploient des personnes possédant plus de trois ans d'expérience à des postes de junior, ne laissant par conséquent aux « vrais juniors » que le stage pour seule option.

Elle raconte que ses tâches et délais étaient les mêmes au cours de son stage que ceux d'un « véritable » employé : « La seule différence entre vous et un autre employé, c'est le salaire », précise-t-elle. Celine n'est désormais plus stagiaire, elle bénéficie d'un emploi à temps partiel et a créé, avec d'autres volontaires, un réseau de jeunes professionnels. « Personne ne devrait avoir à travailler gratuitement, peu importe le statut », dit-elle. Cependant, Celine reconnaît que ses stages l'ont aidée à acquérir des compétences qui lui ont été utiles pour son nouveau projet.

Nikolay, 26 ans également, diplômés de droit, souligne avoir effectué 11 stages non-rémunérés dans diverses ONG et entreprises en Bulgarie. La plupart de ces stages ont eu lieu pendant ses études universitaires : « Je travaillais, en général à temps plein ou, si le stage était à temps partiel, j'en faisais deux en même temps ». Et pourtant, il a encore du mal aujourd'hui à trouver un emploi : il a envoyé plus de 100 CV à des entreprises belges, polonaises, britanniques et luxembourgeoises au cours de l'année écoulée, sans toutefois décrocher de « véritable » emploi.

Ayant effectué un stage officiel et rémunéré au sein de la Commission européenne, il est convaincu que « les institutions de l'UE devraient mettre en place une norme. Les institutions ne devraient tolérer les stages non-rémunérés seulement lorsque les étudiants bénéficient par ailleurs d'une bourse. Autrement, on créé une inégalité sociale qui profite aux étudiants issus des pays occidentaux riches et blancs », conclut-il.