Bruxelles : être stagiaire dans les affaires européennes

Article publié le 21 novembre 2014
Article publié le 21 novembre 2014

[Republication] À partir d'une réflexion de Voltaire sur le travail, un étudiant bruxellois témoigne de son expérience et de celle des ses camarades en tant que stagiaires dans les institutions européennes. Voyage au bout de l'ennui, du vice et du besoin.

Voltaire nous disait dans Candide que « le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin. » Selon lui le travail – ici le jardinage – évite l’ennui, de par le temps alloué à cette activité et la concentration qu’elle requiert. Le besoin, car il est possible de vivre de sa culture ou de vendre ses fruits et légumes afin d’obtenir d’autres biens. Le vice, puisque le travailleur n’a pas à envier son voisin, il n’est pas tenté de dérober les biens d’autrui ou de commettre un autre vice, étant donné qu’il a tout pour être heureux. Peut-on dire que cette définition idéalisée du travail correspond à la réalité vécue par des milliers de stagiaires travaillant dans les affaires européennes ?

Désolé, ce stage ne sera pas rémunéré – Le besoin

Être payé une somme dérisoire pour fournir un travail pouvant dépasser aisément les 35h/semaine dans la plupart des cas semble être la norme, la « condition habituelle ».

« Concernant une rémunération…Oui je crois que pour les stagiaires ça tourne dans les 450 euros par mois. Quoi ? Ah oui je m’emballe, oui, non, ça sera 430 euros et des brouettes, dans ces eaux-là, j’exagérais un peu (rires) … Mais, si vous travaillez avec nous, vous aurez une carte de transports gratuite…et autant de café qu’il est possible d’ingurgiter en une journée. » - Un grand cabinet de lobbying bruxellois.

« Ah oui la rémunération…Malheureusement on ne peut pas aller au-dessus du minimum légal hein…J’ai bien essayé pourtant ! Mais rien à faire, donc voilà. » - Représentation d’une Collectivité territoriale à Bruxelles.

« Le stage doit être conventionné et est rémunéré aux conditions habituelles» - Un établissement public à caractère industriel et commercial.

« Avoir des stagiaires entraine des coûts assez conséquents, notamment en termes d’infrastructure, vous ne vous en rendez pas compte. Ainsi, le stage ne sera soumis à aucune forme de rémunération. Il sera toutefois possible d’avoir une réduction à la cantine d’entreprise, éventuellement…il faudra que j’en discute avec les instances dirigeantes. Mais n’oubliez pas que votre rémunération avec un stage aussi prestigieux, c’est la ligne supplémentaire sur votre CV qui vous démarquera à jamais. » - Une organisation internationale.

Cette norme du stage non-payé semble tellement intégrée qu’on la retrouve au sein même de la convention entre l’université dans laquelle nous étudions – l’Université Libre de Bruxelles – et l’organisme d’accueil : « Hormis le cas d’une convention particulière entre le stagiaire et l’entité de stage, le stage n’est en principe pas rémunéré, sans préjudice d’une possible indemnisation du stagiaire dans les frais occasionnés. ». Pourquoi préciser le point de la rémunération de cette manière ? Est-ce si normal de ne pas être apte à recevoir un salaire pour un travail fourni ? Il serait possible d’argumenter que les stagiaires ne fournissent pas un vrai travail au final, et qu’ils n’apporteraient pas de valeur réelle à l’organisme hôte. Cet argument est facilement falsifiable quand on sait que de notre temps un stage est considéré comme un test pour l’embauche ou pour remplacer à bas coût un élément manquant dans l’entreprise/institution accueillant le stagiaire. L’exemple même de l’entretien d’embauche le prouve : quand il ne faut pas passer par plusieurs stages (sélection sur dossier, entretien téléphonique, entretien physique), il est tout à fait concevable de passer par une série de tests (rendu de note de synthèse, examen évaluant le niveau de langues du candidat) afin de sélectionner le meilleur profil. Comme pour une « vraie » offre d’emploi.

Enfin, l’argument avancé pour expliquer ce salaire dérisoire est assez simple : notre récompense est la possibilité d’ajouter une ligne à son CV (pour un autre stage ?) mais surtout de se créer « un réseau ».

« Ce qui est super avec ce stage, vraiment, c’est que vous allez être en contact avec plusieurs dirigeants, des chefs d’entreprises, ou même la presse. Regardez, nos locaux sont voisins avec ceux de ce journal zurichois : il y aura toujours pour vous l’opportunité de vous faire un contact, d’établir un réseau, pour pouvoir décrocher un autre stage ! »

La culture du réseau se développe allègrement dans le milieu des affaires européennes, parfois avec des packs permettant enfin de rencontrer la bonne personne pouvant vous offrir un vrai travail, idéalement. Il est possible de citer l’initiative d’«eat to meet », qui, contre monnaie sonnante et trébuchante, vous permet d’accéder à un cercle d’initiés qui pourra vous placer dans tel ou tel institution/entreprise/administration suite à un diner mondain.

Les jeunes professionnels ont bien compris l’importance de ce réseau qui permettrait de réussir à trouver un stage, voire un travail, et il est assez affolant de voir l’expansion du nombre d’associations ou de groupes commençant par « Youth » afin de valoriser leur CV, acquérir des expériences extra-universitaires et, surtout, pour se forger un réseau. Est-ce la voie royale ? Rencontrer quelqu’un à une conférence organisée par votre réseau de jeunes européens ou  lors d’un diner où vous avez payé pour être présent est-il profitable pour la suite de votre carrière ? L’impact, à mon sens, semble extrêmement limité. Le réseau efficace se trouve soit dans votre famille, soit au sein du réseau appartenant aux personnes avec qui vous avez réellement travaillé.

En attendant d’avoir un réseau efficace pouvant déboucher sur une opportunité de travail, il semble que les stagiaires soient considérés comme une véritable seconde « armée de réserve du capitalisme »…

Trouver un stage correspondant à sa vocation et son schéma professionnel ? – L’ennui 

Trouver un stage dans les affaires européennes n’est pas chose aisée. La concurrence est rude, à un certain niveau les profils sont quasi tous similaires et sont extrêmement nombreux – d’où surement la volonté de se démarquer via son réseau propre et ses activités extra-professionnelles.

Néanmoins, dans les faits, il semble assez rare de trouver un stage correspondant réellement à ses envies. Le lieu du stage est déterminé par l’offre, et non par la vocation du candidat. La réalité inverse existe, un candidat ayant un profil très précis aura surement plus de chance de trouver quelque chose dans son secteur de prédilection – de par son profil, justement, ou de par sa volonté de laisser de côté toutes les propositions contraires à son parcours prédéfini. Étant donné le premier point que nous avons soulevé, il faudrait alors avoir de certaines ressources propres afin de subvenir à ses besoins lors de cette période de rejet d’offre de travail.

Concernant le stage en lui-même et le travail demandé, je ne pense pas que le cliché du stagiaire « photocopie/café » existe encore à l’heure actuelle. Néanmoins, le travail demandé peut paraître ingrat pour deux raisons : la peur de la part de l’employeur de laisser carte blanche à un nouveau venu afin de mener à bien un projet de A à Z, ou bien la volonté initiale de l’employeur d’utiliser cette nouvelle ressource professionnelle à des fins très précises : gestion d’un réseau social, mise en page de documents, organisation (limitée) d’évènementiels…Ces trois facettes du travail demandé se retrouvent dans la plupart des organismes que je connais où dont j’ai entendu parler par d’autres collègues stagiaires. Ainsi, un étudiant ayant un ou deux diplômes de Master se retrouverait à effectuer des tâches de niveau secrétarial. Ce constat est bien entendu à nuancer, j’ai pour ma part réalisé des missions très intéressantes et formatrices dans le cadre de mes stages passés, mais encore, cette limitation de domaine de travail semble être la norme pour les stagiaires.

Un esclavage moderne dans le cadre d’un passage obligé ? – Le vice : la paresse, la colère, la jalousie

«Concernant le volume horaire de ce stage, on parle de 9h/18h, moyenne basse, possibilité de travailler le week-end, bien sûr, moi-même je travaille certains week-ends ici… »

Est-ce bien raisonnable de demander autant à un stagiaire, étant donné le montant alloué pour son travail et les tâches effectuées ? Cela semble la norme, que ce soit pour les stagiaires, ou les travailleurs confirmés : se limiter au cadre légal semble impossible, pour deux raisons principales : la nécessité de se démarquer des autres pour le stagiaire, et de montrer qu’il a envie de fournir un travail conséquent pour son organisme d’accueil, idéalement pour ensuite décrocher un contrat professionnel, qui sait ? Ensuite, ce mode de travail – qui ne me semble pas très productif au final – est la manière de faire dans le domaine des affaires européennes. Etre présent, être à l’affut, à n’importe quel moment du jour et de la nuit. Ce constat est surement partagé par des travailleurs évoluant dans un autre secteur. La paresse pourrait donc s’installer, au vu  de ce temps de travail très considérable. Et au final, à quoi bon sacrifier une partie de sa vie personnelle au profit de la facette professionnelle quand on sait qu’un stage ne débouche pas forcément sur un contrat de travail en bon et due forme ?

« Quel avenir réservez-vous à vos stagiaires ? Il y a-t-il une possibilité d’emploi derrière ou est-ce juste un turnover incessant ? »

 « Bon. C’est vrai qu’il y a possibilité d’avoir une extension de contrat derrière. Mais le secteur est en crise (CA de l’année 2007 pour ce cabinet de lobbying : 1.532 milliards d’euros, avec un résultat net de 83 millions d’euros,  nda). Le monde du lobby est en train de changer. Ainsi, il sera uniquement possible de vous proposer un contrat pouvant doubler votre salaire actuel…On parle alors de 800 euros par mois. » 

Dans le cadre de cette proposition dévalorisante, il semble difficile de trouver la force de s’investir totalement dans une entreprise étant donné la réponse donnée à vos efforts. De plus, le fait de proposer un contrat avec un niveau aussi bas en sortie d’études reflète le problème de la sélection par l’argent. De tels exemples sont courants. Quelle est donc la solution ? Que dire de l’impact de la manifestation des stagiaires Place du Luxembourg afin d’obtenir enfin une reconnaissance réelle du statut de stagiaire – passant notamment par une augmentation significative du salaire de celui-ci ?

La « Sandwich Protest » ou la manifestation des stagiaires sous-payés organisée l'an dernier à Bruxelles.

« Internships have become a requirement to get a job as they can bridge the skills gap between education and work, but strikingly the majority of them do not fulfil this purpose. Among the 4.5 million interns per year in Europe, 59% are unpaid, 40% work without a contract and 30% complete internships that do not provide any learning content except coffee-making skills. This hinders youth employability and creates social inequality. The European Interns’ Day wants to change this situation. »

Pour le moment, le système semble fermé. Si vous refusez une offre de stage au motif que celle-ci est non payée, ou mal payée, un autre sera là pour vous remplacer, immédiatement.

Que dire alors de ceux souhaitant payer le prix de ce sacrifice ? Il n’est pas possible pour tout à chacun de s’allouer ce temps de travail sans rémunération suffisante pour subvenir à ses besoins vitaux. Au vu des avancées limitées en la matière – on peut citer l’initiative française d’augmenter le salaire mensuel légal pour un stagiaire d’une centaine d’euros – effectuer plusieurs stages à la suite comme c’est la norme dans les affaires européennes semble être réservé à un certain milieu social disposant d’un capital de départ suffisant pour survivre. Dans le cas contraire, il faut se préparer à travailler tout en s’endettant lors de nos premières années post-études. Tant mieux pour eux. Tant pis pour nous.

C.B

Cet article a initialement été publié sur le site web du magazine Eyes On Europe.  

Eyes On Europe est une association qui, à travers un magazine et un site web, propose une nouvelle façon de dialoguer en Europe. En publiant des informations diversifiées et scienfiques, Eyes on Europe souhaite raviver l’intérêt du public pour l’Union européenne. Plus d'informations sur leur page Facebook.