Bruno Bozzetto, le Walt Disney italien 

Article publié le 29 mai 2017
Article publié le 29 mai 2017

À l'occasion d'un documentaire sur sa vie, celui qui a sans doute le plus marqué l'histoire du dessin italien se raconte entre sa passion pour le cinéma, son personnage de Monsieur Rossi et l'environnement. Portrait d'un géant qui tient à envoyer un message à ceux qui se calent dans ses pas.

Dans un documentaire qui lui a consacré le cinéaste Marco Bonfanti, il porte des Ray-Ban et une casquette à l'envers. Il multiplie les blagues, parle de son désir de s'envoler et salue les gens dans la rue sur son scooter. Bruno Bozzetto n'est pas un jeune YouTuber mais un dessinateur de BD milanais né en 1938. À 79 ans, il est aujourd'hui considéré comme le plus grand bédéiste italien de son temps.

Un homme ordinaire

Dans Bozzetto non troppo, on apprend qu'il nourrit une passion pour les promenades en plein air et qu'il est fan de l'auteur japonais Hayao Miyazki. Mais l'essentiel est ailleurs : Bruno Bozzetto a surtout fondamentalement changé le monde de l'animation européen. Une influence qui commence avec Allegro non troppo et qui continue avec les histoires de son personnage emblématique, Monsieur Rossi. Le bonhomme au grand nez, habillé en rouge qui porte constamment sa malette a marqué plusieurs générations en Italie. Preuve du culte que vouent encore les jeunes italiens au personnage, des centaines d'entre eux se pressaient encore devant le stand réservé à celui que l'on appelle « Il Maestro » lors du festival de la bande-dessinée à Rome. Nous retrouvons Bruno Bozzetto un peu plus tard, lors de la projection du documentaire dont il est le héros, dans un quartier branché de Rome, à Pigneto. Le vieil homme ne nous attend pas avec des lunettes de soleil et une casquette à l'envers mais avec ce sourire espiègle qui montre bien qu'il a un message à faire passer.

Le premier enseignement passera pas son double, Monsieur Rossi. Créé en 1960, comment le personnage affronterait-il l'actualité avec son attaché-case ? « Vous savez, Monsieur Rossi a été créé comme l'incarnation de l'Italien ordinaire qui affronte la société italienne. La bureaucratie, la politique, la culture... le monde a désormais bien changé depuis les années 60 », confie l'auteur. Bozetto est parvenu à rendre Rossi éternel en adaptant ses histoires aux temps qui courent. L'évolution du monde rendra tout de même le personnage de plus en plus pessimiste. De plus en plus drôle aussi, tant le sens du tragique lui permettra de se sortir de ses situations embarrassantes. La recette du succès ? « Si vous voyez une chose trois fois, c'est sûr que vous ne vous en souviendrez pas, poursuit Il Maestro. À partir de 30 fois, vous commencerez peut être à y réfléchir. Au bout de 300, 3 000 fois, les jeux seront faits, cette chose sera devenue célèbre parce qu'elle sera entrée dans toutes les maisons, dans votre tête, elle aura laissé le message qu'elle devait transmettre et vous aurez créé votre marque, celle à laquelle on vous associera pour toujours. Prenez les Simpsons, la série télévisée la plus longue qui existe. Vous êtes vous déjà demandé pourquoi elle est si célèbre dans le monde entier ? Parce qu'elle parle de l'homme ordinaire à l'homme ordinaire. Si moi je parle de nous, des petites et des grandes choses qui nous entourent, je peux en parler pendant des années sans jamais me fatiguer. Les ressources que constituent mes proches ne s'épuiseront jamais. Les problèmes et l'actualité ne changeront jamais mais c'est pour cela que Monsieur Rossi est le même aujourd'hui. »

« C'est mon devoir de vous amuser »

C'est donc à partir des années 60 que Bruno Bozetto véhicule une certaine idée de la société italienne à travers ce petit personnage crédule qui se met en rogne quand les choses se corsent. Monsieur Rossi devient le sujet de 7 courts et trois longs métrages qui définissent peu à peu le style unique du Maestro. Mais l'auteur italien ne s'arrêtera au bout du nez de Rossi. Il continuera sa critique de la société italienne par l'intermédiaire d'un autre héros - VIP - avec qui il signera sans doute l'un de ses courts les plus réussis : Vip - mio fratello super uomo (Vip, mon frère superhomme, ndt)

« Le film reprend la vie des superhéros qui étaient célèbres à l'époque, surtout James Bond, explique Bozzetto avec une petite pointe d'ironie. Il met en évidence les risques que courent les êtres humains lorsqu'ils sont absorbés par la société de consommation, perdant par là-même leur capacité à penser. »

La carrière de l'artiste est également marquée par Allegro non troppo - « ma réponse à Fantasia de Walt Disney ». « Ils sont même allés jusqu'à faire une thèse universitaire sur ce film ! », s'exclame-t-il. S'ensuivra Sotto il ristorante cinese (Sous le restaurant chinois, ndt) en 1987, qui s'inspire de l'univers de science-fiction de Robert Zemeckis (Retour vers le futur, Forest Gump...). Dans les années 80, Bozzetto se dédie à la vulgarisation scientifique en réalisant une centaine de films diffusés par Superquark, l'émission scientifique culte du PAF italien. Il obtient la consécration lorsque son film Mister Tao obtient l'Ours d'Or à la Berlinale en 1990, et quand l'année suivante Cavallette est nommé aux Oscars.

La théorie des 8 minutes d'attention

« L'homme vu dans la nature me fascine, confie Bozzetto. L'homme sûr de lui et suffisant qui pense dominer, mais qui en réalité n'a aucune influence. Il détruit tout, et telle une tumeur, il se propage petit à petit sur tous les plans de notre planète. C'est mon devoir de réussir à amuser et si possible à faire réfléchir les autres hommes en traitant de thèmes d'actualité comme l'environnement. Nous faisons partie de cette destruction, mais en mettant l'homme à sa place dans mes dessins, nous pouvons voir la chose d'un autre point de vue. » Le raisonnement n'est pas sans fondements. Bozetto est un grand observateur de l'époque. Depuis sa maison de campagne où il s'est entouré d'animaux, il passe en revue l'actualité à travers le filtre des magazines scientifiques qu'il tient en très haute estime. Depuis que Beeelen - sa brebis qui se prend pour un chien - a affolé la Toile, l'artiste philosophe aussi sur la dimension des réseaux sociaux. « Les réseaux sociaux font partie des choses qui changent la vie littéralement, les petites et les grandes choses », explique-t-il. Ce serait amusant de voir quelques sketchs montrant Monsieur Rossi aux prises avec les nouveaux modes de communication. « Sur Twitter, les gens peuvent s'exprimer avec les mêmes caractères, qu'il s'agisse d'un imbécile ou d'un prix Nobel, mais bien sûr c'est à nous que revient la tâche ardue de filtrer ce qu'on lit. Mais avec Facebook, j'ai également découvert un contact, un rapport qu'on ne peut pas établir en publiant des vignettes dans un journal. Si je publie un dessin, je peux avoir des réactions, des commentaires en temps réel. » 

« Je pense que la principale responsabilité qui nous incombe de nos jours, c'est de savoir filtrer l'information, continue Bozetto. Nous ne savons plus dans quelle direction aller et qui écouter. On peut savoir en moins de 10 minutes ce qui se passe de l'autre côté de la terre, mais croyez-moi, cela n'apporte pas toujours que du positif de disposer d'autant d'informations sans que celles-ci aient été contrôlées comme il se doit au préalable. Nous n'avons jamais été aussi confus que de nos jours. Plus on nous donne d'informations, moins on en sait au final. Qui s'occupe du filtre, et comment le fait-il ? Alors voilà, si je devais dessiner un Monsieur Rossi aujourd'hui, je le ferais confus ! »

Pour le Maestro, l'homme et ses instincts primordiaux, ne changeront jamais. Monsieur Rossi a bien entendu des caractéristiques bien précises, différentes de celles d'un Américain, d'un Russe, ou d'un Australien. Il faudrait certes donner un coup de neuf à son look des années 60 et à ses moustaches, mais la vraie difficulté, ce serait de parvenir à synthétiser les différentes facettes culturelles des Italiens d'aujourd'hui en un seul dessin. Déjà, le court-métrage Italia vs Europa se moquait des habitudes irréductibles qui persistent jusqu'à ce jour chez nos voisins transalpins. « Ce film est dédié à ceux qui croient que les Italiens se comportent de la même manière que tous les autres Européens ». Ironie cinglante qui montre justement des situations courantes, allant du code de la route à la politique, du sport aux codes qui régissent le théâtre, où la bonne conduite de l'Européen moyen paraît en complet contraste avec l'imagination colorée des Italiens.

« Le conseil que je peux donner à cette génération ? Il faut lire, lire toujours plus. Savoir être un mouton à cinq pattes. Les téléphones portables sont des outils merveilleux mais qui vous distraient, ils vous enlèvent du temps qui est nécessaire à la réflexion. Vous avez toujours en main la possibilité de voir, de contacter, de sentir, d'être... ce sont des outils merveilleux mais destructeurs. Ce temps, il devrait être consacré à la lecture, à la découverte de soi. Ce n'est pas un hasard si la capacité de concentration a chuté de manière spectaculaire à 8 secondes. Pour attirer l'attention en 8 secondes il faut être vulgaire, violent, différent à tout prix. Il n'est plus tellement possible de créer quelque chose de raffiné. Les gens ne te regarderaient plus. Voici la critique que je peux faire : mettez de côté la forme, l'esthétique, la recherche de la perfection à tout prix pendant quelques temps, pour vous concentrer à nouveau sur le fond, et les idées dignes de ce nom. »

Pour Bruno Bozzetto, la clé se trouve dans le silence. Non pas un silence passif, mais plutôt l'absence de paroles qui mène à une utilisation plus noble et plus exhaustive des contenus. « Je n'ai pas fait d'école de dessin. En dessinant les vignettes, j'ai découvert la valeur des mots. Mais c'est beaucoup plus difficile de transmettre quelque chose sans dialogue. Sans les mots, la seule chose qu'on peut utiliser, c'est la tête ! Et c'est ainsi que Monsieur Rossi, citoyen italien ordinaire, a bénéficié d'un pic de vues sur Youtube en Allemagne et en Arabie Saoudite. Mais que diable peuvent-ils trouver à mes films en Arabie Saoudite ?! » Peut-être la même chose que tout le monde, du bien.