Brian W. Aldiss : « J’ai dit à Kubrick qu’il était incapable d’adapter mon roman au cinéma »

Article publié le 16 juillet 2007
Article publié le 16 juillet 2007
Auteur britannique de science fiction, Brian W. Aldiss, 82 ans, a travaillé avec les grands d’Hollywood et affirme aujourd’hui, chose étonnante pour un Anglais, que l’Europe est une ‘idée extraordinaire’.

Lorsque j’arrive chez lui, Brian Aldiss est en train de se faire tirer le portrait. Habillé de manière désinvolte, l’écrivain de 82 ans a l’oeil pétillant et une expression de jeunesse qui flotte sur le visage. La vie ne va pas mal pour cet auteur ui compte parmi ses fans quelques célèbres producteurs d’Hollywood. Roger Corman, Stanley Kubrick et Steven Spielberg, entre autres, sont venus frapper à sa porte pour adapter au cinéma quelques uns de ses romans de science fiction.

Des adaptions qui comprennent notamment trois succès dignes de ce nom comme ‘Frankenstein Délivré’ (Roger Corman, 1990), ‘Intelligence Artificielle’ (2001) et ‘Brothers of the Head’ (Keith Fulton and Louis Pepe, 2006). En 2002, la Reine d’Angleterre a même remis à Aldiss la médaille de l’Ordre de l’Empire Britannique pour services rendus à la littérature.

Le cercle Kubrick-Spielberg

Travailler avec des metteurs en scène aussi connus a sans doute été une expérience passionnante, qui a rapporté beaucoup d’argent. Pour autant, ces collaborations ne se sont pas toujours averées satisfaisantes. «Collaborer avec Corman a néanmoins été une expérience très agréable pour moi », se souvient notamment Aldiss à propos de ce prolifique producteur de films indépendants. En 1990, Corman dirige le tournage du film d’horreur ‘Frankenstein Délivré’ dont l’intrigue se déroule au 19ème siècle en Suisse et dont les rôles principaux sont interprétés par John Hurt et Bridget Fonda.

« Il m’a invité avec toute ma famille sur les lieux du tournage, un palais appartenant au maire de Bellagio, situé sur les bords du Lac de Côme, » se remémore Aldiss. « Il nous avait prêté les lieux à la condition d’accepter de jouer les figurants sur le film. » Un seul point noir : l’ajout d’une scène non prévue dans le livre mais les deux hommes finissent par tomber d’accord.

Dans ‘Intelligence Artificielle’, une fable moderne qui revisite le conte de Pinocchio, Aldiss a collaboré avec deux des plus grands metteurs en scène d’Hollywood, Stanley Kubrick et Steven Spielberg. De cette expérience, il en garde l’adage suivant : « quand on vend quelque chose à Hollywood, on doit prendre l’argent et s’enfuir. En clair, il faut les laisser faire ce qu’ils veulent de leur film au lieu de discuter ! »

Aldiss sait toutefois reconnaître la difficulté du travail des producteurs qui adaptent des romans au cinéma. « On peut avoir des milliers de scènes dans un livre, » avait une fois fait remarquer Kubrick, « mais on ne peut pas se permettre de prendre le temps ou d’investir l’argent nécessaire à adapter chaque scène au cinéma. »

Loin des débuts d’Hollywood

Loin des sirènes californiennes, Aldiss est né dans le Norfolk, au Sud ouest de l’Angleterre. Dès son plus jeune âge, il dévore tout ce qui lui passe entre les mains, de l’Odyssée d’Homère aux ouvrages de Thomas Hardy, Patrick Hamilton, Jean-Paul Sartre ou Stendhal. Aldiss commence aussi à raconter des histoires lors de sa scolarité dans un pensionnat privé. Comme Schéhérazade, Aldiss prend l’habitude de stopper ses récits en pleine action, laissant ses camarades attendre le lendemain pour connaître la fin de l’intrigue. Le narrateur se retrouve d’ailleurs souvent puni par ses professeurs pour ses bavardages intempestifs. Il sera parfois roué de coups, ce qui lui fait dire aujourd’hui : « finalement, rien de ce que les critiques littéraires ont pu dire jusque-là n’a été aussi cruel».

Plus tard durant la Deuxième Guerre Mondiale, Aldiss se retrouve mobilisé en Birmanie et en Indonésie, avant de réaliser son rêve : devenir écrivain à plein temps. « En tant qu’auteur, j’avais le choix entre mourir de faim dans une chambre de bonne ou dans une librairie. » Il opte pour la deuxième option et commence une carrière de libraire à Oxford.

Le célèbre hebdomadaire The Bookseller lui propose rapidement d’écrire une chronique humoristique sur la vie d’une librairie imaginaire. Les écrits d‘Aldiss attirent rapidement l’attention de Charles Monteith, à l’époque directeur de la publication chez l’éditeur britannique ‘Faber and Faber’. Le premier ouvrage d’Aldiss est publié en 1955 : ‘The Brightfount Diaries’ est ainsi basé sur des extraits de sa rubrique publiée dans The Bookseller. « On me demande souvent ce qui m’a inspiré. En fait c’est la vie, la vie, l’univers et tout ce qui va avec », souligne Aldiss.

Super Etat

En 2002, Aldiss publie ‘Super Etat’, un roman burlesque qui décrit l’Europe du futur, peuplée de personnages contemporains reconnaissables. « L’Union européenne est une grande expérience pour la société », pense Aldiss. « C’est une idée merveilleuse. Pendant des siècles, des problèmes religieux, dynastiques et d’ambitions territoriales ont tourmenté une Europe maculée de sang d’un bout à l’autre de son territoire. Désormais, au lieu de faire la guerre, on s’assoit autour d’une table à Bruxelles et on discute pour trouver des solutions. C’est fantastique. Je ne comprends pas pourquoi ceux qui s’en émerveillent ne sont pas plus nombreux. »

« Sans aucun doute, la Turquie devrait entrer dans l’Europe », ajoute-t-il. « Cela constituerait un avantage pour l’Europe : cet état laïc pourrait aider à lutter contre les extrémismes ». Et ce malgré le fait que son propre père se soit battu pendant la Première Guerre Mondiale à Gallipoli là où Atatürk, le père de la Turquie moderne, a fait écrire sur un mémorial : ‘Oui autrefois nous nous sommes battus et sommes morts sur ce sol et maintenant vos fils sont comme mes fils et nous les regrettons tous sans aucune différence.’