Brexit : ô drame citoyen

Article publié le 20 mai 2017
Article publié le 20 mai 2017

Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils voyagent et découvrent l’Europe. Problème : ils sont Britanniques. À cause du Brexit, ils ne pourront bientôt plus bénéficier de leur citoyenneté européenne. Simple formalité ou véritable crise identitaire ? Nous sommes partis à la rencontre de certains d’entre eux, pour qui la citoyenneté européenne va au-delà de quelques étoiles sur le passeport.  

« Droit de voter et de participer aux élections locales et européennes. Droit de ne pas être discriminé. Liberté de mouvement dans tous l’Union. » Laura est bien familière avec le concept de citoyenneté européenne. Sortie d’Oxford, cette jeune britannique de 24 ans vit aujourd’hui à Paris, où elle réalise un master en affaires européennes. Si Laura peut nous citer tous les droits attachés à la citoyenneté de l’Union européenne, elle définit celle-ci avant tout comme « le sens d’une communauté européenne et d’une unité. Selon moi, elle représente le fait travailler ensemble pour un bien commun ».

Fervente partisante du projet européen, Laura avait voté pour le « Remain », le maintien du Royaume-Uni dans l’UE, au référendum de juin dernier. Pour elle et pour tous les Britanniques, le Brexit signifie la fin de leur citoyenneté européenne, attribuée aux seuls nationaux d’un État membre. L’occasion pour beaucoup de revoir leur vision de cette notion souvent mal comprise et laissée de côté par les principaux concernés.

Ces petites choses du quotidien

La citoyenneté européenne remonte au 1er janvier 1992 avec la signature du traité de Maastricht. Au départ assez flou, le statut juridique a connu plusieurs révisions. Aujourd’hui, il intègre des droits à la fois économiques et politiques (participation aux élections locales et européennes, droit d’initiative citoyenne, garanties juridiques, etc). Pourtant, au-delà d’une simple liste protocolaire, la citoyenneté européenne renvoie davantage à des moments particuliers, des expériences atypiques et personnelles.

Madeleine en est un exemple. À 21 ans, issue du centre de l’Angleterre, elle a déjà beaucoup vu de l’Union en vivant sa vie dans deux autres États membres. L’Italie d’abord, à Florence puis dans une petite ville des Pouilles (région du sud de l'Italie, ndlr) où elle travaillait comme fille au pair. La France ensuite, dans la ville de Bourges (Centre) en tant que professeure d’anglais. Pour Madeleine, la citoyenneté européenne s’apparente à des découvertes : de cultures différentes ou de ces « petits choses qu’on ne trouve pas ailleurs ». « Tous les sites culturels à Florence, la côte magnifique de Puglia, le festival de Bourges et enfin…. le camembert en croûte de ma colloc’ française ! », déroule-t-elle.  «  J’ai voté pour le “Remain”, et aujourd’hui, je suis inquiète de la manière dont la sortie du Royaume-Uni de l’Union va affecter ma possibilité de vivre et de travailler à l’étranger. »

Changer de vie

Entre les lignes souvent imbitables du droit, il reste un principe auquel Madeleine et une large majorité de jeunes britannique restent bien accrochés : la liberté de mouvement. Véritable benchmark du projet européen, elle attribue le droit de se déplacer et de s’installer dans tout État membre. Pour certains, ses conséquences dépassent le simple fait de voyages faciles : la liberté de mouvement offre le choix du départ et il faut bien le dire, d’un autre mode de vie.

« Ma première fois en France a été un stage dans une startup à Paris, nous raconte Sarah, 24 ans. Si j’ai choisi la France un peu par hasard, cette expérience a été une véritable révélation : aujourd’hui je saisis toutes les occasions pour pouvoir retourner dans ce pays ! ». Originaire d’Halifax, une région du nord de l’Angleterre particulièrement touchée par le chômage, Sarah ne pouvait trouver plus fort contraste. Pourtant, au-delà des disparités économiques, la jeune femme retient surtout les différences dans la vie quotidienne des deux pays. « Je suis beaucoup moins stressée ici, le rythme est plus lent qu’en Angleterre. Passer une heure à déjeuner est par exemple un minimum en France ! On peut prendre le temps dans sa vie de tous les jours, et cela me plaît. » « J’ai aimé l’Allemagne dès que j’y suis arrivée, nous confie Lucy, qui vit à Berlin depuis trois ans. En plus d’une réelle affinité avec la langue, ma personnalité correspond aux façons de faire des Allemands. Berlin m’a forcé à ralentir, à profiter de ma vie et de mon amour pour l’Histoire. Les Allemands m’ont appris à me réconcilier avec le passé, d’une façon productive et progressive. »

La citoyenneté européenne permettrait carrément de changer de vie ? Au minimum, tous s’accordent sur le fait que la liberté de mouvement rend possible une découverte de l’autre « de l’intérieur ». Expressions du jargon local, marque de bière fétiche ou encore chaînes de supermarchés connues sont autant d’éléments qui constituent l'univers national accessible aux citoyens européens.

Vendre la citoyenneté européenne ?

La logique remonte à la genèse même du projet européen. L’objectif : former le sens d’une communauté par la rencontre des peuples européens. Aujourd’hui, le pari semble à moitié gagné. Si le Brexit marque clairement un rejet de l’UE, il a paradoxalement révélé à certains cette unité européenne. « Je ressens une solidarité avec les personnes de mon âge venant d’autres pays européens, affirme Bradley, Londonien de 22 ans ayant travaillé trois mois à Vienne. Par mes études à Londres puis mon job en Autriche, j’ai pu rencontrer de nombreux jeunes européens dont beaucoup sont devenus mes amis. Aujourd’hui, je suis triste que mon gouvernement prévoit d’affaiblir ce lien ».

Solidarité, sentiment de proximité : assiste-t-on à la formation d’un peuple européen ? Le sujet fait encore débat, la citoyenneté de l’UE et la réalité européenne restant limitées à certaines catégories de la population. Pourtant, même embryonnaire, « l’être européen » semble bien présent chez nos interviewés. Plusieurs affirment directement se sentir européen. Ils délivrent une définition de la citoyenneté européenne bien plus profonde que celle d’un simple statut juridique. « Passer par tous les pays, parler des langues étrangères : je me sens aujourd’hui plus européenne qu’anglaise ! continue Sarah. Me dire que bientôt je devrais demander cette citoyenneté, la réclamer : il n’y a rien de plus bizarre pour moi ! »

Aussi, le Brexit marque la fin d’un rêve pour ces Britanniques-Européens. Si les négociations sur la sortie du Royaume-Uni n’ont pas encore débuté, la problématique de la citoyenneté européenne représente déjà un de leurs enjeux. En novembre 2016, le député luxembourgeois Charles Goerens avançait l’idée d’une « citoyenneté associée », par laquelle les Britanniques le souhaitant pourraient conserver certains droits européens. Proposition alléchante, mais sur laquelle beaucoup de nos interviewés affichent leur scepticisme. « Je serais très heureuse de garder ma citoyenneté européenne, avoue Laura. Cependant, la citoyenneté associée irait contre sa légitimité. Les Britanniques devront payer des frais d’adhésion pour l’obtenir, ce qui implique de pouvoir “vendre” la citoyenneté européenne ».  « Le projet est magnifique mais arrive certainement trop tard, ajoute Sarah. Le vote est fait et le Royaume-Uni n’a rien à proposer à l’Union en échange de cet avantage. »

Pour l’heure, le dossier reste en suspens en attendant les élections législatives anticipées du 8 juin prochain. Convoquées par la première ministre Theresa May, le scrutin a plutôt étonné au Royaume-Uni comme dans toute l’UE. Visant à asseoir une majorité conservatrice forte en vue des négociations sur le Brexit, les résultats pourraient bien déterminer le futur de la citoyenneté européenne des Britanniques. Cependant, avec ou sans cette dernière, Laura annonce : « Perdre ma citoyenneté européenne ne veut pas dire que je ne serai plus européenne. Je continuerai à faire partie de cette même communauté culturelle et sociale ».