Brexit, le film : le continent des aliens

Article publié le 25 mai 2016
Article publié le 25 mai 2016

La musique est théâtrale, le ton l'est aussi. Le narrateur nous annonce d'un ton grave que « nous, le peuple », sommes intimidés et poussés à abandonner « notre démocratie et notre liberté ». La fin du monde n'est pas loin, et on s'attend à voir surgir Tom Cruise à tout instant pour qu'il vienne nous sauver des griffes des aliens. Brexit - The Movie : la critique

Ce n'est pas la fin du monde, mais la décision au sujet du Brexit doit bientôt tomber. Et Brexit: The Movie fait vraiment tout pour nous montrer l'UE comme une série de méchants aliens, et le Royaume-Uni, comme Tom Cruise. Le réalisateur, Martin Durkin, ne se soucie de toute évidence pas d'être impartial, et pas un seul des protagonistes du film ne s'oppose à l'idée d'un Brexit. Bien au contraire :nous retrouvons notre eurosceptique préféré, Nigel Farage, député européen membre de UKIP, des marins-pêcheurs en colère et des députés britanniques qui s'adressent solennellement à la camera : « C'est le vote le plus important de toute notre vie ». À cela, s'ajoutent des images de soulèvements populaires (des porte-voix ! des banderoles !) et des documents qui visent à nous convaincre de l'absurdité et de l'inutilité de l'UE. 

Quels sont donc les visages de cette UE ? 

Le reporter montre donc, à des gens de Bruxelles, - logique, c'est le centre nerveux de l'UE - des photos de responsables politiques comme Martin Schulz, le président du Parlement européen, ou bien Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne. Et là, surprise : personne ne les reconnaît. Le message est clair : qui se cache donc derrière l'UE ? Personne ne le sait. Et si personne n'est capable d'identifier les dirigeants politiques, cela veut bien dire que l'UE, dans son ensemble, n'a aucune légitimité démocratique. Est-ce que les Berlinois seraient capables d'identifier Hermann Gröhe, le ministre allemand de la Santé ? Cela reste à voir, même s'il est, selon l'expression consacrée, « élu par le peuple ». Peu importe : la camera se tourne à nouveau vers le reporter qui, l'air un peu perdu, arpente les institutions européennes. Les MPs britanniques expriment quant à eux leur inquiétude : l'UE ne souffre pas d'un déficit de démocratie, elle est tout bonnement anti-démocratique !

Brexit: The Movie, sorti le 10 mai, montre des Britanniques fiers défenseurs de la liberté, qui, au contraire des autres Européens, se battent bec et ongles pour défendre leurs valeurs. Les Britanniques sont contre ceux « en haut de l'échelle », ces « intellos » qui ne « nous » prennent pas au sérieux et qui prennent leurs décisions sans se soucier de « nous ». Il est plutôt cocasse de voir un pays comme la Grande-Bretagne se préoccuper soudainement du fait que les hommes politiques sont coupés des réalités, alors que nombre de ses députés et de ses lords jouissent d'une fortune personnelle considérable ou possèdent un titre de noblesse. Mais peu importe. 

En Suisse, tout va mieux

Il est tout aussi amusant de voir Brexit: The Movie prendre tant à cœur la politique agricole de l'UE : le protectionnisme est néfaste ! Finissons-en avec ces mers de lait et ces montagnes de beurre que personne ne consomme ! Mais quelque chose me vient à l'esprit, attendez... Ah, oui, la Grande-Bretagne est, avec la France, le pays dont l'agriculture a le plus profité des subventions européennes. Pas la peine de s'embêter avec des données précises, le reporter préfère prendre un train pour Zurich, puisque tout est mieux, plus beau et plus riche là-bas. Et bien sûr, la Suisse doit sa prospérité à un seul fait : elle ne fait pas partie de l'UE ! C'est tout du moins l'opinion de Roger Köppel, rédacteur en chef de la Weltwoche, journal conservateur de droite, à qui on demande de se prononcer sur le sujet à la hâte. Il est membre de l'Union démocratique du centre (UDC), un parti qui s'oppose à presque tout - aux immigrants, aux musulmans, et surtout à l'UE. Ah, qu'est-ce qu'on aimerait ressembler à la Suisse. 

Mais avant, qu'est-ce qu'on aurait aimé être comme l'Allemagne. C'était le temps du miracle économique, l'industrie y était florissante. Pour la première fois, Brexit: The Movie  devient intéressant : on y voit les espoirs qui ont poussé la Grande-Bretagne à devenir membre de l'UE dans les années 70. La perspective d'un monde meilleur, d'un marché commun, d'un « miracle économique » britannique. Mais plus les attentes sont élevées, plus on peut être déçu. Brexit: The Movie est ainsi avant tout un film sur un pays dont les attentes ont été déçues - et qui rejette la faute sur les autres. We want our money back!

L'homme « réglementé »

Pourtant, le film a du potentiel. Il est tout à fait légitime de parler du déficit de démocratie dans l'UE : un Parlement européen impuissant, un excès de bureaucratie, des dirigeants européens méconnus... Mais tout est présenté sur le même ton, tout feint toujours la surprise tout en gardant un petit sourire suffisant (« Cette UE est si bête...je n'arrive pas à croire tant de bêtise »), et produit donc un résultat lourdaud. Une scène nous présente « l'homme réglementé », et c'est plutôt amusant de voir combien de choses sont réglementées par l'UE, du shampoing au café en passant par le grille-pain. Mais on retrouve tout de suite un ton alarmiste : « Les règlementations européennes sont tout autour de nous, telles des fils barbelés invisibles ». On peut dire beaucoup de choses au sujet des règlementations, mais il ne semble tout de même pas que le citoyen moyen se sente menacé quand il boit son café au petit-déjeuner.

Brexit: The Movie est divertissant et distrayant, et pourrait presque passer pour une satire réussie si le film n'avait pas d'ambitions plus sérieuses. Espérons juste que les Britanniques ne fonderont pas leur vote sur ce seul film lors du referendum. Et qui sait, peut-être que Tom Cruise viendra nous sauver d'un Brexit. Ah non c'est vrai, c'est l'UE le méchant, cette fois-ci. 

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Le film complet : Brexit - the Movie 

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Berlin. Toute appellation d'origine contrôlée.

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Il nous a été officiellement interdit de citer les Clash, mais la question rappelle bel et bien cette fameuse chanson. Le 23 juin prochain, les citoyens britanniques se rendront aux urnes pour décider, ou pas, du maintien du Royaume-Uni dans l'UE. Huge. Tant et si bien qu’on a 2 ou 3 choses à dire sur le sujet... Retrouvez notre dossier très costaud sur la question du Brexit.