«Breaking the silence» : Ces soldats israéliens qui se (dé)livrent

Article publié le 21 juillet 2010
Article publié le 21 juillet 2010

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Breaking the SilenceBriser le silence »), une organisation d’anciens soldats israéliens, témoigne de la réalité de la guerre d'occupation israélienne dans les territoires palestiniens, sans tabous ni faux semblants.
Leurs témoignages, accompagnés de photos et de vidéos, invitent les Israéliens à prendre acte des dérives de leur armée et à se sentir responsables de ce qui se joue dans les territoires palestiniens. Rencontre avec Itamar Shapira à Séville.

« Ça c’est ce que nous faisons en votre nom. » Un groupe de soldats et de vétérans de l'armée israélienne dans les territoires palestiniens occupés a décidé de montrer aux citoyens de son pays et au reste du monde une image fidèle de ce qu’est l'occupation, de ce qu’elle signifie et de ses coûts moraux et humains. A travers des témoignages et des photographies, l’organisation Breaking the SilenceBriser le silence ») se donne un objectif simple : que la société voit ce qui est train de se passer et qu’elle en assume la responsabilité.

Breaking the Silence a lancé une campagne en Espagne pour présenter un livre avec des témoignages de centaines de soldats israéliens et une exposition de ses photographies au Circulo de Bellas Artes de Madrid en juin dernier. L'un de ses membres, Itamar Shapira, qui faisait partie de l'armée israélienne entre 1999 et 2002, est intervenu lors d'une conférence organisée par Amnesty International à l'Université de Séville. Et, bien qu’il n’ait pas jugé le rôle de l'Europe dans le conflit, il a déclaré qu’elle devrait se demander si elle n’a pas « sa part de responsabilité

Écoutezles propos du co-fondateur de Breaking the Silence, Yehuda Shaul, lors de son passage à Paris en février dernier

Ce qu'il ne faut pas dire

Membre de l'organisation Breaking the Silence, il a fait partie de l'armée israélienne entre 1999 et 2002 « Un soldat entre dans l'armée tout à fait convaincu de protéger son pays et son peuple, tout en sachant beaucoup de choses sur le terrorisme palestinien et très peu sur la violence israélienne envers les Palestiniens.» Shapira, comme beaucoup de ses compagnons, a trouvé dans les territoires occupés une réalité à laquelle il ne s’'attendait pas et que beaucoup préfèrent oublier et taire une fois de retour chez eux. Après leur expérience, une chose est claire: «Il n'y a pas de possibilité de maintenir l'occupation d'une façon morale, sans brutalité ni agressivité. En fin de compte, les droits de l'homme seront violés.»

Cet ancien soldat est d'avis que « souvent les Israéliens tentent de justifier la situation avec des excuses.» Ainsi, lorsque des événements violents ou embarrassants sont mis en lumière, ils affirment que ce sont des cas isolés. Cela alimente le silence. Parce que dès qu'on dévoile la réalité de ce qui s'y fait, plutôt que de remettre en cause le système, on cherche des coupables concrets, explique-t-il.

Shapira a montré comme exemple une vidéo qui a été divulguée à la presse dans laquelle on voit des images du poste de contrôle de Hawara où on voit un soldat battre un Palestinien. Le peuple l’a durement critiqué et le soldat a été condamné à six mois d'emprisonnement. « C'est une façon de nous mentir à nous-mêmes et de penser que tout va bien, dit-il. « Ne savent-ils pas que cela fonctionne comme cela ? ». 60 compagnons du soldat condamné ont en effet signé une lettre dénonçant « l'hypocrisie » de cette position et ont averti qu’ils le faisaient tous, que les supérieurs le savaient et qu’il n’y avait aucune autre manière de le faire. « Il s'agit d'une occupation », résume Shapira.

A 18 ans, une arme dans les mains

Tant dans la vidéo que dans les témoignages recueillis dans le livre, les soldats soutiennent la violence comme quelque chose de nécessaire. Au barrage de Hawara, l'un d'eux dit que les Palestiniens qui tentent de franchir la frontière peuvent arriver parfois par centaines, alors qu'il n'y a que quatre soldats israéliens pour contrôler le passage: « S’ils n’ont pas peur de nous, ils nous tueront ». « On se sent menacé, dit un autre. On doit montrer qui commande. »

Certains arrivent à 18 ans et se voient remis une arme entre les mains. « Tu as un pouvoir énorme », raconte un soldat, pendant que celui qui apparait dans la vidéo en train de battre un Palestinien reconnaît avoir agit de manière injuste. « Parfois, vous entrez dans une confusion dans laquelle vous avez besoin de montrer que quelques fois vous continuez d’être humain », soupire l’un d'entre eux.

La spirale de la violence

L'un des auditeurs de la conférence demande à Shapira quand il s’est rendu compte que ce qui se passait était mal. L'ancien soldat raconte comment, quand il était dans l'armée, il est allé avec ses collègues pour arrêter une personne qui avait envoyé un enfant se sacrifier. « Dans ces situations, il y a toujours des personnes proches qui s'opposent et résistent au fait qu’on l’emmène. Il y a toujours des coups de feu pour nous défendre. Il y a toujours des morts, au moins un ou deux, raconte-t-il. Tout était très justifié pour moi. Quand quelqu'un est en train de te tirer dessus, tu sens que c’est juste de tuer celui qui est en train d’essayer de te tuer »,  argumente-t-il.

Cependant, quelque temps plus tard, il est retourné au même endroit pour prendre un autre Palestinien qui avait de nouveau envoyé un enfant se suicider. Cette fois, c’était un parent d'une personne qui était morte lors de la dernière la fusillade. A ce moment là, Shapira s'est rendu compte du piège dans lequel il était impliqué. « Je créé toujours plus d'ennemis », s'est-il-dit. Il pensait aux gens qui mourraient lors de ces affrontements, aux yeux qui ont vu les massacres, à leurs familles, leurs amis. Et il l’a vu clairement: « Je suis en train de créer des terroristes qui vont tuer des civils. »