Bové, un comeback contre-nature ?

Article publié le 5 juillet 2009
Article publié le 5 juillet 2009
Après Rachida Dati, Noway! continue sa série sur les nouveaux députés qui représenteront l'hexagone au cours de la prochaine législature du Parlement Européen. Et on enchaine avec le plus célèbre des défenseurs de la cause paysanne, élu dans la circonscription Sud-Ouest sur la liste Europe écologie.

Redécouvrons donc ensemble le plus médiatique des vandales, ce faucheur au grand cœur qui s’est récemment racheté une conduite dans les jupons de Daniel Cohn-Bendit.

Il y a tout juste dix ans, un cul-terreux inconnu au bataillon crevait l’écran et sortait les français de leur torpeur estivale. Poings menottés fièrement brandis devant les flashs et les caméras, sourire goguenard et moustache triomphante, il fêtait sous nos yeux admiratifs son arrestation pour la mise en pièces du McDonald's de Millau. L’homme, à qui la France entière devra plus tard de savoir placer le Larzac sur une carte de France, n’en était pas à son premier coup d’essai : après une décennie de « militantisme désobéissant » à la tête d’un comité de défense du Roquefort, il écopait en 1998, dans l’indifférence générale, d’une forte amende après la destruction d’un stock de maïs transgénique. Mais à Millau, le hold-up médiatique fait carton plein : Le délit « juste » est né, en même temps que la « Bovémania ». Dominique Voynet, alors ministre de l’écologie, se fend même d’un communiqué de soutien, divisant au passage la majorité plurielle au sujet celui qui ne restera pas longtemps un agitateur marginal.

Il faut dire qu’il ne part pas gagnant, le José. Avant de devenir le plus français des hérauts de l’anti-impérialisme yankee, Bové n’était qu’un insignifiant militant altermondialiste. Ses combats ne déchainaient pas les foules, faisaient même sourire, et pour cause : difficile de devenir une star nationale lorsqu’on occupe le poste peu exposé de Président Syndicat des producteurs de lait de brebis du Larzac. Mais s’il y a bien quelque chose que José Bové a compris plus vite que d’autres, à l’heure de cette mondialisation qu’il honnit, c’est l’utilisation des symboles. Démonter un McDo, ça c’est sévèrement burné !

Devenu, en un coup d’épée, le chevalier blanc de la bonne bouffe du terroir, il étale à la télé ce sur quoi tant de familles françaises n’osaient plus fantasmer. Lovés dans le fantasme d’une « exception » tout hexagonale, méprisant secrètement l’ogre américain et sa domination sur le monde, nombre de ménages nostalgiques ne sentent-ils pas en eux, devant la dansante moustache révolutionnaire de José Bové, rejaillir l’exaltation de 1789, l’impossible utopie de la Commune, les grandes heures de la Résistance ? Des milliers de parents exténués ne voient-ils pas en ce messie de du bœuf-carotte la providentielle arme fatale contre les cris dictatoriaux de leurs rejetons, qui vendraient leur âme pour un Happy Meal après quatre heures de route sur l’A3 dans une Renault 21 sans clim ?

Car l’effet Bové, c’est d’abord un catalyseur de frustrations, un défouloir contre l’Empire des forces du mal. Alors on l’aime bien, José. On le ménage quand il fauche, avec sa bande, des champs entiers de maïs, même si on n’a strictement aucune idée de ce que ça veut signifie le mot « transgénique ». On s’insurge lorsqu’il est mis en prison, on applaudit lorsqu’il fait péter le pif et le roquefort dans les cortèges à Seattle. Les guignols en font une icône de lucidité face aux agissements sans scrupule de la World Company, métaphore prophétique de la mondialisation financière, culturelle et militaire venue des Amériques. Devenu homme médiatique, le porte parole de la Confédération Paysanne commence dès lors à étendre le champ de son militantisme à des plus vastes horizons.

En 2002, Invité par une organisation de défense des palestiniens sans terre à se rendre dans les territoires occupés, il brandit son culot devant les chars de Tsahal, ce qui lui vaut un court emprisonnement et une expulsion manu militari. A son retour en France, comme s’il en gardait une sorte de rancune envers les autorités de l'État juif, il déclare au sujet de la recrudescence de synagogues incendiées qu’il « n’y a pas de fumée sans feu » et accuse directement les services secrets israéliens de générer une fausse psychose antisémite en France afin de « détourner les regards » de la situation dans les territoires. Sans blague ? Peu importe, les français lui pardonnent, il est si courageux... Il n’a d’ailleurs reconnu qu’au mois de mars dernier, sur le plateau de Thierry Ardisson, que ces déclarations avaient été « une erreur ».

Après ces coups d’éclats qui lui valent une notoriété incontestable, José est une vraie star. Y compris, d’ailleurs, dans les milieux gauchistes et altermondialistes américains, où son excellente maîtrise de l’anglais et son culot sont appréciés. La campagne du « Non » en 2005 est une nouvelle opportunité pour notre tribun campagnard de faire l’apologie de son utopie agricole. Il tente de capitaliser sur le fameux « non de gauche », mais cette fois sans grand succès. Commence alors une longue et discrète traversée du désert. De fauchage en fauchage, de coup de gueule télévisé en candidature mal ficelée à l’élection présidentielle, le « prisonnier politique » permanent, qui écume les tribunaux et se cantonne à son rôle de petit chenapan malgré une cinquantaine bien tapée, commence à lasser l’opinion. Il fait moins marrer, le José. Il passe plus rarement à la télé, aussi. Et pour notre sympathique amateur de tabac à pipe, 2007 est l’année de l’oubli.

Deux ans de placard. Et puis un jour, presque par hasard, il réapparait sur nos écrans, mais cette fois-ci dans un tout autre registre : l’écolo sérieux, le catastrophiste civique. Opportuniste, le social-démocrate vert Daniel Cohn-Bendit l’a remis en selle à une condition : fini les procès, les scandales, les provocations. S’il veut se relancer, incarner la branche gauche d’Europe Ecologie, il n’a pas le choix, il va falloir se plier aux codes des gens responsables : sans aller jusqu’à la cravate, il faudra enlever les bottes et le K-way, mettre une chemise décente et ranger la faux sur l’établi. Fini les opérations coup de poing encagoulées, et bonjour les déclarations sobres et dramatisantes devant les caméras.

L’association, jugée au départ improbable par nombre d’observateurs politiques, se révèle être un succès totalement inespéré : surfant sur la vague d’un PS inaudible, d’un prime-time écolo dont la diffusion tombe à pic, et crédibilisé face au Modem après un pugilat télévisé remporté en direct par un Dany stratège, Europe écologie cartonne et expédie 14 députés à Strasbourg. Embarqué dans le lot, José Bové, trop heureux de réaliser ce qui lui arrive. Dans l’ombre d’un Cohn-Bendit plus que jamais populaire, notre Sisyphe de l’altermondialisme se prépare à faire de la politique pour de vrai. Certains préféreraient des gens plus dévoués à la cause européenne, plus proches des dossiers Bruxellois, plus compétents pour faire peser la voix de la France dans les grosses commissions parlementaires. Mais les français ont choisi de donner une nouvelle chance à José Bové. On attend avec impatience les premiers débats de la législature sur la politique agricole, les relations avec Israël et la protection du consommateur. Au moins pour l’ambiance, on risque d’être servis.

La chanson de josé bové alternative 2007 (Capodanno/Avérous)