Bosnie : le retour d'exil d'une génération

Article publié le 24 juillet 2012
Article publié le 24 juillet 2012
En 1991, peu de temps avant le déclenchement de la guerre, la Bosnie-Herzégovine devint subitement une terre en proie à l'exode. Sur les quelques 700 000 personnes qui fuirent le pays, 80% d'entre elles se réfugièrent dans divers pays de l'Union européenne. Parmi ces migrants, 330 000 choisirent l'Allemagne.
En 1996 et 1997, parfois contre leur gré, la plupart de ces expatriés sont rentrés au pays. On trouve aujourd'hui en Bosnie toute une catégorie de jeunes gens qui ont passé leur enfance dans un monde si différent de leur patrie d'origine.

On les rencontre en Couchsurfing, sur Facebook ou de manière tout à fait fortuite dans un café-bar branché de Sarajevo. Où qu'on aille, on est presque sûr de rencontrer quelqu'un qui parle allemand. « Salut, toi aussi tu étais là-bas ? » « J'ai des visiteurs venant d'Allemagne ! » « Ah, moi aussi ! » « On va prendre un café ? ! » Dinka, 23 ans, étudie les lettres et la civilisation germaniques à l'Université de Sarajevo. Comme l'une de ses camarades que nous rencontrons au BBB-Mall, elle a vécu durant la guerre dans une localité de Bavière : son léger accent quand elle s'exprime en allemand en témoigne. Pour elle et pour beaucoup d'autres, parler cette langue quotidiennement semble une évidence. « Avec mon amie -dit-elle- il nous arrive d'employer des mots allemands, voire même des phrases entières quand nous bavardons ensemble toutes les deux. »

Kabel 1, Pro Sieben, RTL : l'Allemagne dans le salon

La télé reste très souvent le seul lien qui rattache au monde germanique la plupart de celles et ceux qui y vécurent. Kabel 1, Pro Sieben, RTL, captées par satellite arrivent directement dans les maisons encore marquées aujourd'hui par les séquelles de la guerre. Dinka en est certaine : « Si je n'avais pas continuer à regarder la télé en allemand, j'aurais tout oublié de cette langue. » Alors qu'elle était habituée à suivre How I met your mother dans une version doublée en allemand, Nikolina (qui a étudié les sciences politiques à Vienne) se souvient encore de son étonnement en entendant pour la première fois cette série en anglais.

Pour d'autres, la connaissance de la langue allemande revêt une profonde signification. Asima, étudiante en architecture aujourd'hui âgée de 23 ans, a dû fuir avec toute sa famille la Bosnie en 1994 d'une manière dramatique. Tandis que le traumatisme de la guerre atteignait lentement mais sûrement un paroxysme, les premiers mots qu'elle prononça comme ceux qu'elle apprit un peu plus tard à écrire le furent dans la langue de Goethe. Elle reconnait qu'elle se sentait alors plus proche de la langue allemande que du bosnien, tout en précisant que ses « premiers souvenirs d'enfance sont allemands ».

Après des études d'allemand, Jasmina souhaite retourner en Allemagne pour devenir interprète.

Les gens d'ici se comportent comme des moutons !

« Il serait bon de les envoyer durant quelques temps faire un petit séjour à l'étranger pour qu'ils découvrent par eux-mêmes qu'on peut vivre et penser d'une manière différente. »

Quand on parle de l'avenir de la Bosnie avec des jeunes, des étudiants ou des gens cultivés, le portrait qu'ils en tracent est assez sombre. Passivité, corruption, superficialité gangrènent la vie quotidienne plus qu'ailleurs. Sur une liste de 183 pays établie par Transparency Intenational afin d'établir l'indice de corruption, la Bosnie se place en 91ème position mondiale. En Europe, elle arrive quatrième avant le dernier État recensé, juste devant l'Albanie. Quand on jauge sur le vif les sentiments de la population, le bilan est encore plus noir. Aux yeux d'Asima : « L'avenir dans ce pays n'a rien de prometteur. Les Bosniens sont traditionalistes. Nous n'aimons pas le changement, même si les gens en ont par-dessus la tête du système. » Et Dinka d'ajouter : « Je m'identifie plus aux valeurs dominantes en Allemagne. »

Halil, étudiant de 21 ans à l'Université de Sarajevo ayant vécu six ans à Fribourg constate qu'en Bosnie, les gens se comportent comme des moutons : « Il serait bon de les envoyer durant quelques temps faire un petit séjour à l'étranger pour qu'ils découvrent par eux-mêmes qu'on peut vivre et penser d'une manière différente. » Que tout le monde se plaigne sans que jamais personne ne prenne la décision de faire bouger les choses l'agace au plus haut point. Raison pour laquelle il a fondé avec un groupe d'amis une organisation afin de venir en aide aux enfants atteints d'un handicap mental.

Pendant que la guerre déchirait leur pays, un abime s'est creusé entre les jeunes ayant vécu à l'extérieur durant cette période et ceux qui, restés sur place, n'avaient pour tout horizon que les montagnes qui entourent Sarajevo. Un grand nombre de jeunes expatriés (même si leur exil ne fut pas délibérément choisi) se meuvent aujourd'hui dans un environnement beaucoup plus international que celui de leurs aînés. Rétrospectivement, certains d'entre eux jugent que ce déracinement fut aussi une période de bonheur et d'évasion. Nikolina en convient : « Le temps que j'ai passé en Allemagne m'a ouvert maintes perspectives. Aujourd'hui, il m'est difficile de parler avec les gens qui croient que Sarajevo est le nombril du monde. » Cette jeune femme de 25 ans a déjà vécu à Paderborn, Berlin, Stuttgart et Graz. Elle s'apprête à entamer un semestre Erasmus sur place parce que, malgré tout, sa terre natale lui manque.

Should I stay or should I go ?

« La décontraction et l'insouciance qui règne ici sont plus forts que nulle part ailleurs. »

Bien qu'une grande insatisfaction prédomine actuellement en Bosnie, les prémices d'une nouvelle vague d'émigration ne sont pourtant pas perceptibles. Le pays trop beau et les liens familiaux si étroits empêchent une majorité de jeunes de tourner résolument le dos aux Balkans. Même pour ceux qui comme Halil et Asima désirent aller étudier à l'étranger ou pour d'autres qui, comme Nikolina et Dinka, en reviennent... Pour tous, la chose semble claire : un jour ou l'autre, on revient ! Laisser derrière soi les parents qui vieillissent : il n'en est pas question ! Ceux qui sont de retour après plusieurs années à l'extérieur en conviennent : la Bosnie a tout de même de bons côtés. Pour Asima : « La décontraction et l'insouciance qui règne ici sont plus forts que nulle part ailleurs. » L'aisance avec laquelle se font les rencontres dans les cafés, les conversations intarissables de jour comme de nuit sont des plaisirs qui manquent aux jeunes bosniens quand ils résident à l'étranger. En Autriche, Nikolina languissait par-dessus tout de cette absence de spontanéité si typiquement balkanique : « C'est en Autriche que j'ai appris pour la première fois ce que le mot stress signifiait. » Pour elle, la chose est entendue : elle est Bosnienne et elle le restera ! « Pour changer sa manière de penser - conclut-elle - il faut assurément plus de cinq années. »

Texte : Rabea Ottenhues

Cet article fait partie d'une série de reportages sur les Balkans réalisée par cafebabel.com entre 2011 et 2012, un projet cofinancé par la Commission européenne avec le soutien de la fondation Allianz Kulturstiftung. Merci à cafebabel.com Sarajevo.

Photos : ©Alfredo Chiarappa/alfredochiarappa.com pour OERII Sarajevo 2012 par cafebabel.com