Bosnie-Herzégovine : du rock contre les nationalismes 

Article publié le 5 mai 2017
Article publié le 5 mai 2017

Célèbre pour ses divisions nationalistes depuis la guerre de Bosnie, Mostar, la ville coupée en deux, abrite depuis 2012 un ovni connu de tous les jeunes de la région : La Mostar Rock School. Depuis, l’école a formé 500 jeunes, propulsé quelques jeunes talents et a crée plus de lien en cinq ans qu’au cours des 20 dernières années d’après-guerre. 

Un jeudi soir dans le quartier bosniaque de Mostar. Rues désertes, maisons endormies, la ville silencieuse dissimule habilement l’évènement qui se trame à quelques centaines de mètres de son épicentre. Derrière les murs épais d’une grande bâtisse bien insolée, seuls les battants d’une porte qui s’ouvre et se referme trahissent par intermittence les festivités de l’intérieur. Dans les volutes de cigarette, les zigzags des projecteurs et les éclaboussures de bière, un groupe de musiciens détonne au fond de la salle, entouré par une foule compacte. Quatre adolescents enchaînent avec brio plusieurs morceaux de rock indé, saluent d’une pirouette, puis cèdent leur place au groupe suivant. Bienvenue à la Mostar Rock School, l’école qui voulait faire sauter les nationalismes...

History of Violence

Pour comprendre l’engouement de la jeunesse pour cet endroit hors-norme en Bosnie-Herzégovine, remontons rapidement le temps : il y a vingt-cinq ans en ex-Yougoslavie, Mostar, ville-étape historique entre l’Orient et l’Occident, compte encore parmi les lieux les plus multiculturels d’Europe. Avec autant de musulmans que de croates-catholiques ou de serbes-orthodoxes, la ville recense 60% de mariages mixtes. La guerre de Bosnie en 1992 a raison de cet idylle : tandis que la quasi-totalité des orthodoxes fuient la région pour rejoindre les zones serbes, bosniaques-musulmans et croates-catholiques s’affrontent violemment de part et d’autre de la ligne de front qui coupe alors la ville en deux. À la signature des accords de paix de Dayton en 1995, les populations catholiques et musulmanes ont entièrement migrées d’une zone à l’autre de la ville, et le célèbre point reliant l’est à l’ouest n’est plus qu’un débris de briques emportées par le courant.

Vingt ans plus tard, le point de Mostar enjambe de nouveau la Neretva, reconstruit par l’UNESCO. Mais sur l’ancienne ligne de front, redevenue artère principale de la ville, les murs criblés de trous laissent passer le vent et les fantômes. Depuis la fin de la guerre, croates-catholiques et bosniaques-musulmans vivent chacun dans leur quartier, envoient leurs enfants dans des écoles distinctes, fréquentent des hôpitaux, des bars et des centres sportifs séparés. Les adolescents appartiennent à cette nouvelle génération née après la guerre. Mais des journaux télévisés aux affiches nationalistes à tous les coins de rue, en passant les repas en famille et les cours au lycée, impossible d’oublier la division qui aujourd’hui encore, sépare la ville en deux et gèle toute relation avec le voisin.

Home, sweet home

Orhan Maslo, fondateur de la Mostar Rock School, a 17 ans à la fin de la guerre de Bosnie. En rejoignant l’armée de défense bosniaque à 14 ans, il fait partie des plus jeunes soldats du pays. Plusieurs associations culturelles internationales implantées à Mostar au lendemain des conflits lui font découvrir la musique, et tout particulièrement les percussions. À 28 ans, il rejoint Dubioza, un groupe de rock yougoslave et commence une carrière de musique internationale. « Nous voyagions en permanence, de pays en pays. Quand je jouais sur scène, je me sentais heureux. Mais pendant les longs trajets en van, je pensais en boucle à Mostar. Je sentais qu’il fallait revenir, faire quelque chose pour ce pays. » Orhan finit par quitter Dubioza et retourne en Bosnie pour ouvrir une école de musique interculturelle, dans la ville même où il a combattu. En juin 2012, il rassemble sa première promotion, huit jeunes musiciens et musiciennes de chaque bord, pour un voyage d’intégration en bus jusqu’à Skopje. « Au début, l’ambiance était glaciale. Les musulmans étaient à l’avant du bus, les catholiques à l’arrière. Je me suis mis bien au milieu, et j’ai commencé à raconter des histoires de tournées. La conversation a fini par prendre. À la première pause sur l’aire d’autoroute, les choses avaient déjà changées. »

Quelques jours plus tard, la troupe revient à Mostar, transportée par cette semaine musicale de haute voltige. La rumeur court durant l’été : quand neuf places supplémentaires sont ouvertes au début de l’automne, l’école reçoit 90 candidatures. Désormais, l’école accueille chaque année une centaine d’étudiants originaires de Mostar et d’autres villes du pays.  

« Chaque année scolaire est divisée en cinq cycles, précise Orhan. Avant un nouveau cycle, les groupes sont dissouts et se reforment, de façon à ce que tous les musiciens se rencontrent et jouent ensemble. » La parité ethnique, au début imposée, se fait désormais naturellement selon les affinités musicales. Tous les étés, l’école réalise des tournées et des camps de musique dans 18 villes du pays. Mais Orhan Maslo ne souhaite pas s’arrêter là : son prochain projet est de créer une Rock School mobile et d’organiser des ateliers de musique réguliers dans les villages enclavés autour de Mostar.

De musique et d’eau fraîche ?

Si certains jeunes trouvent leur salut dans cette école de rock, devenue pour certains une seconde maison, beaucoup font encore face à l’incompréhension de leurs amis et de leur famille, une fois revenu chez eux. « En cours, certains camarades comprennent mal ce que je vais faire là-bas, pourquoi je me mélange avec des musulmans, explique l’un des élèves. Leurs familles ont beaucoup souffert pendant la guerre, il y a du ressentiment. » Il arrive également que des élèves rencontrent des problèmes et doivent rendre des comptes sur leurs fréquentations. « Quand la pression de l’entourage est trop forte, certains ne viennent plus pendant plusieurs mois, parfois une année, confirme Orhan Maslo. D’autres finissent par revenir. Je vais parfois rassurer les parents et expliquer qu’il n’arrivera rien à leur enfant de l’autre côté. » 

À chaque concert organisé par l’école, les familles sont donc systématiquement conviées. Effet de bord imprévu, une alchimie étrange se produit parfois entre bosniaques-musulmans et croates-catholiques venu encourager leur progéniture dans l’ambiance festive et bruyante des concerts. Un instant, on croirait que tout est redevenu comme avant. Mais la Bosnie est loin d’avoir refermé ses blessures, hantée par les génocides ethniques des années 90 et minée par les politiques nationalistes actuelles : plusieurs décennies seront probablement nécessaires pour dépasser les divisions et reformer une société. Ovni atterri dans un champ de ruines, la Mostar Rock School a offert à des centaines de jeunes une certaine légèreté face à la pesanteur du quotidien… Et chaque jour, une bonne raison de franchir à nouveau la vielle ligne de démarcation.  

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