Boris Johnson, Anglais rome (antique)

Article publié le 26 juin 2006
Article publié le 26 juin 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le très médiatique député et ancien vice-président du Parti conservateur britannique Boris Johnson, 42 ans, aime à disserter sur la supériorité de la civilisation européenne, la nécessité d'apprendre le latin à l'école ou encore le « garum ».

Londres. Un buste de marbre blanc trône dans un minuscule bureau situé juste en face du Parlement de Westminster. Il me fixe imperturbable. Soudain, la porte s'ouvre à la volée et un homme déboule dans la pièce comme un ouragan. Me voici face à Boris Johnson, parlementaire anglais, chroniqueur régulier pour le Daily Telegraph, journaliste, présentateur télé et vedette incontestable au Royaume-Uni, aimé autant que haï pour son esprit excentrique et sa coiffure devenue une véritable marque de fabrique. Celui qui fut un temps rédacteur en chef de l'un des magazines politiques les plus influents du pays, The Spectator est revenu l'an dernier à ses premières amours, la politique. Il est aujourd'hui le « ministre fantôme » à l'enseignement supérieur des Tories, le groupe politique de l’opposition.

Pour justifier la récente publication de son livre, « The Dream of Rome » (Le Rêve de Rome), Johnson me raconte à quel point « il était obnubilé par l'Empire romain. Du coup, j'ai décidé de franchir le cap et de m'atteler à l'écriture ». Mon interlocuteur, confortablement installé dans l'un des fauteuils verts de son bureau, semble ainsi nourrir une véritable obsession à l'égard de cette période : son ouvrage dépeint de façon vivante et drôle des contrastes entre la Rome antique et l'Europe d’aujourd'hui. Johnson recommande même de remettre à l'ordre du jour l'étude des classiques dans les écoles.

Rome : une gloire jamais égalée ?

« De tous temps, les dirigeants des différentes puissances européennes ont fouillé leur passé historique pour y trouver la confirmation de leur suprématie », m'explique Johnson en poursuivant : « immanquablement, ils en reviennent toujours à Rome et se comparent aux grandes figures qui ont marqué l'Empire. C'est un moyen pour eux d'affirmer la prééminence de leur pouvoir. » Si l'on en croit Johnson, l'Union européenne elle-même considère Rome comme une « échelle de valeurs » à laquelle se référer. Les pères fondateurs, Robert Schuman et Jean Monnet, auraient d'ailleurs intentionnellement choisi de ratifier le traité instituant la Communauté européenne à Rome en raison de la symbolique universelle qui s'en dégage : « La création d'un tel espace unifié, peuplé de citoyens mus par une volonté et des idéaux communs et dirigé par un système de gouvernance unique, était une façon de revenir aux sources de la grandeur passée de Rome, laquelle, durant 600 ans, a vu l'accomplissement de tant d'exploits. »

Quelles furent donc les clés du succès de l'Empire romain ? « Des réglementations réduites au strict minimum et une bureaucratie quasi-inexistante, » affirme Johnson mais surtout, «le culte voué à l'empereur par l'ensemble de son peuple, qui n'avait d'autre but que de l'honorer et de lui être agréable. Contrairement à ce que l'on observe à l'heure actuelle en Europe, rien n'était plus important qu'être Romain. » Et mon invité de mentionner ensuite une anecdote à propos du ‘garum’, une sauce romaine très particulière à base de poisson. « Il s'agit d'une sorte de substance extrêmement écoeurante, à la limite de la radioactivité. Je n'arrive toujours pas à croire qu'en dépit de sa toxicité avérée, tout le monde dans la Rome antique en mangeait après avoir soigneusement vidé les poissons et laissé fermenter leurs viscères », conclut-il.

Des citoyens européens avant tout : un rêve hors de portée

Curieusement, ce n'est pas le halo de gloire auréolant l'Empire romain qui a incité Johnson à rédiger son ouvrage mais plutôt les doutes que nourrissait déjà à cette époque une partie de la population quant à la viabilité d'une entité unifiée. Johnson a été surpris de constater à quel point le scepticisme éprouvé par les Romains de l'Antiquité est proche de l'euro scepticisme qui frappe l'UE contemporaine. Alors que je remarque que lui-même se range plutôt du côté des dubitatifs à l'égard des affaires communautaires, Johnson se défend avec véhémence : « je n'en fait pas vraiment partie. Bien au contraire, l'Europe me captive. Je suis tout simplement fasciné de voir cohabiter tant de pays si différents à tous points de vue, diamétralement opposés les uns aux autres, chacun défendant ses propres intérêts. Mais soyons un peu réalistes. Le désir fou de Jean Monnet de voir ces peuples ‘brandir l'étendard de leur nationalité européenne’ me paraît bien utopique aujourd'hui. Il me semble qu'ils souhaitent au contraire cultiver leurs différences. »

« Je suis conscient du fait d'être influencé par un certain esprit chauvin… » reprend mon invité visiblement à la recherche du mot juste. « Je revendique, tel un Berlusconi britannique, la supériorité de la civilisation occidentale, libérale et judéo-chrétienne sur le reste de l'humanité. » La bombe est lâchée. Mon invité se replonge dans ses pensées, puis hoche la tête, l'air assuré : « je suis absolument convaincu de ce que j'avance. J'ai voyagé aux quatre coins du monde, je suis donc bien placé pour affirmer que la civilisation européenne est la plus brillante et qu'elle surpasse largement les autres. Bien sûr, cela n'engage que moi. »

Unifier l'Europe ? Commençons par étudier l'Enéide !

Quant à l'unité européenne, Boris Johnson a bien sa petite idée sur la question. « Le meilleur moyen d'y parvenir est de remettre l'enseignement du latin dans les programmes scolaires car il est primordial que la jeunesse européenne partage un même héritage culturel ». La conversation semble à présent prendre un tour familier pour mon interlocuteur, le latin et les classiques étant ses violons d'Ingres. C’est alors qu’il se met à réciter des passages de l'Enéide, le plus célèbre poème épique de l'Antiquité composé par Virgile, qu'il désirerait ardemment voir étudié dans les écoles de l'Europe entière. Sans paraître gêné le moins du monde, il ne fait plus attention à moi et continue à soliloquer.

Prenant soudain conscience d’une question que je viens de lui poser, à savoir de quel œil la génération iPod verrait le retour des cours de latin obligatoires, Johnson reprend ses esprits et s'énerve en levant les mains au ciel : « Je me fiche éperdument des desiderata de cette bande de bourricots ! Quand j'étais môme, personne ne m'a demandé mon avis ! A cette époque, on n'avait pas notre mot à dire, on apprenait le latin, un point c'est tout. Ils feraient mieux de l'étudier consciencieusement, ça ne leur ferait pas de mal. » A la suite de cette diatribe, mon interlocuteur me lance un sourire entendu, ajoutant que « l'apprentissage de cette langue ferait une nette différence ».

Ressusciter le passé ?

Le livre du député britannique s'achève sur le constat suivant : si l'on considère notre histoire et que l'on se fie au passé, il parait évident que les dirigeants actuels poursuivront sans relâche le but d'égaler l'Empire romain. « Pour peu que vous ayez grandi en Europe, vous avez été élevé dans le culte de la mémoire de Rome, avec en toile de fond l'idée que jadis une unité a pu exister. C'est un peu comme un souvenir d'enfance contre lequel nous lutterions pour mieux le faire revivre », analyse Johnson. Le Britannique reste toutefois convaincu qu'une telle chose ne se produira jamais.

Qu'en est-il alors de l'UE, de cette volonté de vivre le quotidien au sein d'une communauté davantage unifiée ? « Je parlerais plutôt d'unité élargie et étendue. Oublions ces histoires de politique étrangère et de PAC et donnons aux citoyens les moyens de vivre et de travailler en Europe. Qu'ils tirent profit de ce que peut leur offrir l'Union. Voilà à mon sens la ligne de conduite à adopter. » Alors qu’il recherche un exemple concret à me donner, il s'écrie soudainement avec ferveur : « Prenez les prises électriques ! L'UE existe depuis maintenant 60 ans et je ne peux toujours pas brancher mon grille-pain lorsque je viens à Bruxelles.»

Une question dont n'avaient bien évidemment pas à se soucier nos chanceux ancêtres romains, pour lesquels toutes les difficultés que nous surmontons aujourd'hui à grand-peine n'étaient que broutilles. Mais peut-être compliquons-nous les choses à plaisir ?

The Dream of Rome, de Boris Johnson, Editions HarperPress, 29.21 €