Bolivie : le pays qui usurpa son nom... et qui reste à inventer

Article publié le 18 août 2008
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Article publié le 18 août 2008
Qui ne s'est pas demandé, en regardant une carte de l'Amérique du sud, pourquoi ce continent qui partage la même langue, la même religion, la même histoire et les mêmes problèmes est divisé en une mosaïque de pays, plus ou moins antagonistes ? On comprend d'autant moins que leur puissant voisin du nord, lui, a réussi son unité.

A l'heure ou la Bolivie est sous le feu des projecteurs, il n'est pas inintéressant de prendre un peu de recul historique...

De la guerre d'indépendance aux nouveaux fiefs

Après la guerre d'indépendance nord-américaine, puis la révolution française, l'agitation se propage un peu partout. C'est Napoléon qui, en envahissant l'Espagne puis en imposant son frère à la tête de ce pays, provoque la rupture des colonies d'amérique du sud (le brésil étant un cas un peu différent) avec leur métropole.

Les criollos, riches propriétaires terriens nés dans les colonies, détenant de facto le pouvoir économique, refusent alors de reconnaitre ce roi "usurpateur" et créent leur premières assemblées. Lorsque Napoléon est vaincu et qu'un roi légitime est remis sur le trône Espagnol, les criollos se sont habitués à prendre le pouvoir en mains...et n'entendent pas le restituer.

Les guerres "de libération" commencent alors. Les guillemets proviennent du fait que la libération est toute théorique pour le peuple, en particulier pour la masse des ouvriers agricoles, qui ne constate aucun changement, si ce n'est un changement de drapeau.Sim_n_Bol_var_-_Mart_n_Tovar_y_Tovar.jpg

Cette guerre est celle de l'élite locale, constituée par les propriétaires terriens qui luttent contre la couronne espagnole pour exercer librement leur pouvoir. Elle donnera logiquement naissance à des chefs de guerres, chacun ayant tendance à se tailler "sa nation", la plus grande possible, sur les bases des anciennes divisons administratives de l'empire.

Une exception remarquable :Simon Bolivar, El Libertador

La figure emblématique des guerres de libération, au dessus des querelles partisanes, fut lui aussi un aristocrate. Né en Colombie, ou plutôt en "Gran Colombia" qui regroupait alors l'actuelle Colombie, l'équateur et le Venezuela, le jeune Simon Bolivar est influencé comme beaucoup de ses pairs par l'idéal des lumières.

Il assiste en Europe à l'ascension funeste de Napoléon, en même temps qu'il constate la lente mais implacable montée en puissance des jeunes Etats unis, d'abord modèle puis menace.

Le "Libertador" insufflera un sens à la révolte en défendant l'idée d'une république, et une seule, pour l'amérique du sud libérée, afin qu'elle puisse constituer une grande nation en paix, capable de se défendre ses intérêts et prospérer. Fédérant autour de lui des chefs militaires, il devient le symbole de la libération de l'Amérique du sud...Mais aussi, et surtout de la lutte pour son unité.

Comme il le dit lui même dans son discours d'Angostura de 1818:

"'para sacar de este caos nuestra naciente República, todas nuestras facultades morales no serán bastantes si no fundimos la masa del pueblo en un todo; la composición del gobierno en un todo; la legislación en un todo, y el espíritu nacional en un todo. Unidad, unidad, unidad, debe ser nuestra divisa. La sangre de nuestros ciudadanos es diferente, mezclémosla para unirla; nuestra Constitución ha dividido los poderes, enlacémoslos para unirlos; nuestras leyes son funestas reliquias de todos los despotismos antiguos y modernos, que este edificio monstruoso se derribe, caiga y apartando hasta sus ruinas (...)''

Bolivie, le petit morceau de la vraie Patrie

Ce rêve se brisera sur les ambitions des chefs de guerre et l'immensité des distances à parcourir, aggravée par le relief et l'absence de routes et de moyens de communication performants.

Entre deux batailles contre les troupes loyales à la couronne espagnole, Bolivar ne cessera de cavaler d'un coté des Andes à l'autre afin d'éviter l'éclatement de la jeune république. Tant que la guerre dura, l'unité fragile s'imposa.

Mais une fois la paix revenue, l'égoïsme et l'ambition des jeunes Caudillos eut tôt fait de morceler les jeunes républiques en fiefs.

Ainsi, la grande Colombie éclate successivement en trois "republiques". Puis ce sera le tour des provinces unies en amérique centrale, qui deviendront la myriade de petits états que l'on connait, sous la pression des USA.

Mais le plus ironique reste la Bolivie.

Alors que Bolivar est à des milliers de kilomètres, le général Sucre parvient à défaire définitivement les loyalistes espagnols et conquiert la vice-royautée du Pérou. Une partie de la zone, sous la houlette du général vainqueur ( et futur président...) s'empresse de déclarer unilatéralement son indépendance.

Bolivar, furieux, mais impuissant, se met néanmoins immédiatement en route.

Pour lui faire passer la pilule amère, le nouveau "pays" se baptise alors du nom de Bolivar. Se sera la Bolivie. Le libertador reçoit même en prime le titre de "president à vie", a titre honorifique.

Simon Bolivar fini par accepter ce fait accompli, et meurt quelques années après, en ayant eut le temps de voir son rêve se briser ...en morceaux.

Les conséquences : deux siècles de misère...

Bolivar ne voulait définitivement pas de ces "patries" artificielles, en particulier de celle-ci, qu'on a si ironiquement baptisé de son nom. L'histoire lui a donné raison: rien de bon n'est sorti de cette division.

Pour Bolivar, la vraie Bolivie était l'ensemble constituée par le Pérou et la Bolivie, voire leur unité dans la "Gran Colombia". Rien, hormis l'ambition des propriétaires terriens, ne justifiait de tracer une frontière entre un même peuple.

La confédération Pérou-Bolivie renaitra d'ailleurs durant quelques années...pendant la guerre contre le voisin Chilien....qui à son tour sera en guerre contre les états du Rio de la plata, future Argentine...et ainsi de suite...

Pendant que les caudillos envoient leur citoyens se faire massacrer au profit de la "patrie", les industriels de l'Amérique et de l'Europe prennent les paris sur les vainqueurs et se positionnent pour exploiter les ressources naturelles du continent.

la "Bolivie" sera de nouveau en guerre cinquante ans plus tard contre le Chili, durant la guerre du pacifique. Elle y perdra le nord riche en cuivre et en salpêtre, et son accès à la mer.

Les richesses du continent sont ainsi devenues un cadeau empoisonné, cause de discordes, maintenant les économies locales dans une dépendance perverse vis à vis des exportations de matière premières.

Bref, le colonisateur n'est plus là, mais les nouveaux états continuent de fonctionner comme des extensions de puissances lointaines, avec, en plus, la guerre comme moyen de se répartir les richesses locales.

Aujourd'hui, un énième "leader" populaire Bolivien, se gargarise de "patria" et, ironiquement, de "bolivar".

Vu d'europe, l'exaltation de la "patrie", le victimisme et le revanchisme contre les "ennemis de la nations", ou le "parti de l'étranger" nous rappellent de désagréables souvenirs.

Espérons pour eux que la conclusion sera différente de celle que nous avons connu.

Le Mercosur, un renouveau pour le rêve Bolivarien ?

Le vingtième siècle voit l'Amérique du sud s'enfoncer dans un chaos et une violence récurrente. L'Europe n'est certs pas en reste, avec certes plus de méthode et deux guerres mondiales.

vpol0033b.jpg Bien plus tard, en 1985, au sortir de la dictature, l'argentine, "la plus européenne des républiques latino-americaines" avec son obélisque plantée au milieu de Buenos Aires, regarde avec intérêt ce qui se passe en Europe. Sur le modèle de la CEE, elle impulse les prémices de ce qui deviendra en 1991 le Mercosur.

Le bloc économique formé par le couple Argentine-Brésil, pendant du couple franco-allemand, avec l'Urguay et le Paraguay, est presque une copie conforme de la méthode communautaire de Jean Monet, jusque dans la terminologie.

Derrière les apparences, le projet est beaucoup plus ambitieux qu'un simple traité de libre échange comme celui de l'ALENA en Amérique du nord. Ses objectifs sont une union douanière et un marché unifié, qui puisse protéger la zone tout en privilégiant son développement interne.

Récemment il a été question de la création de fonds de "convergence communautaire", d'une banque de développement du sud, soutenue par le Venezuela, et d'une monnaie commune pour plus de stabilité. Quand au parlement du Mercosur, il vient de voir le jour, preuve supplémentaire, s'il en était besoin, que le projet à une tournure politique.

Pertinence du modèle communautaire Européen

Vu d'Europe, cette démarche semble une évidence, tant les peuples divisés montrent un très grande degrés d'homogénéité culturelle et connaissent les mêmes problemes.

L'UE est d'ailleurs le principal partenaire du Mercosur.

A priori, la méthode des pères fondateurs de l'Europe est exportable: unir les peuples et non pas les états, par des solidarités de fait. Là ou Bolivar échoua par le discours, comme Artiside Briand dans les années 20, le Mercosur a des chances de réussir.

Les problemes semblent être toujours les mêmes: la courte vue des intérêts " de la patrie" : le Chili a son cuivre, la Bolivie son gaz, le Venezuela son pétrole...qui profitent tous assez peu au développement de l'Amérique latine et partent vers des acheteurs lointains - qui paient bien - en direction du nord.

Les voisins d'Amérique latine, malgré toutes les déclarations d'amitié éternelle, ne sont pas aussi riches et bon payeurs et ne se font que peu de cas entre eux comme partenaire commerciaux. L'intérêt immédiat joue en défaveur du commerce local et du renforcement mutuel de la région.

Ainsi, les états d'Amérique du sud s'ignorent mutuellement, ou se déchirent parcequ'il sont très peu dépendant les uns des autres. La part des échanges à l'intérieur de la région était, dans les années 80, inférieure à 20 % ( alors qu'elle dépasse les 70 % pour l'europe par exemple). Tout se passe comme si ces pays se tournaient le dos mutuellement pour réaliser leur échanges ailleurs.

ScreenShot009.jpgMural au Venezuela sur l'entrée du pays dans le Mercosur

En 2007, le Mercosur connut ainsi de fortes tensions, certains pays réclamant plus d'autonomie pour négocier des traités bilatéraux avec les États-unis.

Malgré tout, au delà de l'intérêt immédiat, l'émergence d'une notion de "préférence communautaire" est une révolution pour le Mercosur. L'enjeu est bien de passer d'une solidarité purement rhétorique à une solidarité concrète, rationnelle, qui exige cependant le ''partage' des ressources'.

La géopolitique reprend ses droits

En dépit des nombreux problèmes et la crise argentine, les échanges intérieurs ont augmenté de manière significative en 15 ans. Mais au delà des effets économiques, le Mercosur est devenu un embryon concret du rêve Bolivarien.

La Déclaration de Cuzco du 8 décembre 2004 prévoit l'intégration progressive du Mercosur dans une union politique et économique de toute l'Amérique du Sud, la Communauté sud-américaine des nations (CSAN) qui résultera d'une fusion du Mercosur avec la Communauté andine (Colombie, Équateur, Pérou et Bolivie) et l'intégration du Chili, de la Guyana et du Suriname.

La solidarité concrète conduit bien à un projet politique face au reste du monde, et particulièrement face aux USA.

C'est bien pour cela que, derrière ses rodomontades, le president Chavez insiste pour s'intégrer au Mercosur...et le défendit lorsqu'en 2007 de vives tensions ont eu lieu, les USA supportant les pays en faveur de la dissolution, pendant que l'UE, sans surprise, apporte son support au Mercosur.

Ce support est réciproque: durant le référendum sur la constitution européenne en France, les progressistes argentins et brésiliens, parmi lesquels Lula, regardaient avec consternation et déception les résultats en faveur du non, qui affaibli leur position et crée du vide face aux USA

Quant à Chavez, au delà ses discours anti-américains, il reste prisonnier du marché US, et se trouve isolé face au géant. Le Mercosur lui donc fournit à la fois la possibilité de réduire sa dépendance vis à vis des acheteurs du nord... tout en lui apportant le soutien d'un bloc de plus 300 millions d'habitants A défaut de l'égalité militaire et économique, Le Venezuela peut désormais espérer peser, à l'aide de ses partenaires, sur la scène mondiale.

Mais il faudra pour cela, au delà de la rhétorique, faire des concessions et respecter les engagements communs.

Le brésil l'a depuis longtemps compris. Géant régional, il aspire a être l'avant garde de l'intégration et à joueur le rôle de leader de la région. mercosur_flag.png Seul le Chili, retranché derrière les andes et adossé au pacifique, montre encore, comme le Royaume-uni, un prudent attentisme.

Le Mercosur a donné une substance concrète au rêve d'unité Bolivarien. S'il arrive à stabiliser la région et à bannir la guerre, cela sera déjà une extraordinaire réussite.

On peut déjà rêver de la contribution au monde, et en particulier aux pays en développement, que peut apporter une Amérique latine unie et puissante.

Pour l'heure, le rêve est à peine ébauché.

Beaucoup de responsabilités reposent sur la épaules des leaders nationaux. il reste aux peuples à prendre conscience des tares de l'histoire coloniale, et à laisser derrière eux les feodalismes nationaux pour commencer enfin la construction de leur vraie patrie.

L'histoire ne fait que commencer pour l'Amérique latine.

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