Boko Haram ou le nombrilisme européen

Article publié le 9 février 2015
Article publié le 9 février 2015

Le début de l'année 2015 a été marqué par l'attaque terroriste la plus sanglante de la décennie. Il ne s'agit non pas de la France, mais du nord-est du Nigeria. À côté de l'effervescence médiatique entraînée par Charlie Hebdo, la place qu'occupent les articles sur Boko Haram se réduit à des notes de bas de pages. L'heure est au rattrapage.

Au lendemain des attentats en France, les rédactions européennes n'ont pas traité les évènements de façon mesuréeLes rassemblements massifs à Paris, les arrestations dans les milieux islamistes d'Allemagne ainsi que dans les autres pays européens ont fourni aux journaux locaux suffisamment de matière pour que l'Europe reste centrée sur elle-même. Les problèmes au Nigeria ne la concernent donc plus depuis longtemps. Fait peu commenté par les médias occidentaux, le groupe terroriste Boko Haram a réussi à étendre son pouvoir aux frontières du Tchad et du Cameroun - les deux pays se voient désormais contraints d'intervenir militairement.

Certes, Angela Merkel souhaite déterminer jusqu'où l'UE peut soutenir logistiquement et financièrement les forces africaines. La participation d'une troupe anti-terroriste multinationale est même actuellement débattue. Toutefois, la population nigériane se sent, en grande majorité, esseulée face au problème du terrorisme. « La communauté internationale n'a pas agi avec le même empressement contre Boko Haram que contre l'État Islamique ou d'autres groupuscules terroristes », déclare Abraham Sunday Odumu, maître de conférence à l'École Polytechnique de Kaura Namoda. Sa région n'est pas concernée par les attaques brutales de Boko Haram, « mais à chaque fois qu'une région du Nord est attaquée, nous ressentons tous la douleur et la menace ».

Regarder là où ça fait mal

« La protection des citoyens est bien l'un des devoirs du gouvernement, mais la terreur que Boko Haram exerce semble prendre des proportions énormes », ajoute Odumu. Les efforts du gouvernement nigérian ne sont ainsi, selon lui, pas suffisants. « Davantage de mesures proactives doivent être prises. » Le chef d'État, Goodluck Jonathan, s'est empressé de condamner ouvertement les attentats terroristes de Paris. Il n'a pourtant pas encore prononcé le moindre mot sur le massacre perpétré dans son propre pays. Dans cette phase brûlante de la campagne électorale, il semble très soucieux. L'aveu de son impuissance face à la secte terroriste pourrait le fragiliser lors des présidentielles de mi-février. Il est presque cynique de rappeler qu'il avait fait de la répression de Boko Haram l'une de ses promesses électorales les plus importantes, au même titre que la lutte contre la corruption.

Avec sa rhétorique d'apaisement, Jonathan ne chute pas seulement dans l'opinion des Nigérians exilés. Amnesty International (AI), par la voix de Christian Hanussek, coordinateur pour le Nigeria de la section allemande, juge par exemple « l'engagement du gouvernement nigérian contre Boko Haram insuffisant ». Il exprime ainsi ce que de nombreux Nigérians ressentent : la passivité du gouvernement face à Boko Haram. À l'automne dernier, le président actuel a dû prendre ses distances avec le slogan électoral officieux #BringBackJonathan2015, perçu comme une allusion de mauvais goût à la campagne web mondiale #BringBackOurGirls, pour laquelle les instigateurs réclamaient des mesures concrètes en vue de la libération des jeunes filles de Chibok enlevées en avril 2014. 

Malgré tout, croire que le nord islamique du Nigeria est seul à subir de graves atteintes aux Droits de l'Homme serait une erreur. Le pays le plus peuplé d'Afrique se classe au 12ème rang de l'index d'impunité 2014 du Comité pour la Protection des Journalistes à cause de ses meurtres, non-élucidés, de journalistes. Un an auparavant, le président Jonathan a imposé une des mesures les plus répressives au monde contre les couples homosexuels. Faut-il aussi parler de la violence policière, des conditions inhumaines dans les prisons et de l'absence de protection publique des femmes et des enfants ?

Christian Hanussek fait remarquer que ce sont justement ces atteintes aux Droits de l'Homme, commises par les forces de sécurité, qui contribuent à l'échec du combat contre les islamistes. Amnesty International incite « l'État nigérian à protéger ses citoyens de Boko Haram, en menant des investigations réglementaires et en jugeant les coupables », déclare Hanussek. « Au lieu de cela, des êtres humains sont arrêtés, torturés et assassinés arbitrairement par les forces de sécurité. La communauté internationale doit exercer une pression sur le gouvernement nigérian pour qu'il combatte Boko Haram en suivant les règles d'un État de droit. »

Mi-janvier, le président du Bundestag (Parlement) allemand Norbert Lammert appelait à observer une minute de silence en hommage aux victimes des attentats parisiens, « pour montrer notre respect, notre compassion et notre solidarité ». Il est superflu de se demander si l'on aurait accordé ce même respect aux victimes nigérianes, si le massacre de Baga avait dominé les informations début janvier.

Les réactions aux attentats de Paris montrent que nos médias ne se laissent pas intimider. Mais tant que l'Europe continue à se regarder le nombril et qu'elle ignore délibérément des massacres comme ceux du Nigeria, elle ne fait qu'un usage insuffisant de sa si célèbre « liberté de la presse ». L'heure est peut-être venue d'emprunter aux Américains leur fameux slogan #NigerianLivesMatter et de l’afficher sur nos pancartes. Ce serait déjà un bon début.

À lire ici, la 1ère partie de « Boko Haram : Massacre à l'ombre de Charlie ».