Boko Haram : Le massacre dans l'ombre de Charlie

Article publié le 6 février 2015
Article publié le 6 février 2015

Le début de l'année 2015 a été marqué par l'attaque terroriste la plus sanglante de la décennie. Il ne s'agit non pas de la France, mais du nord-est du Nigeria. A côté de l'effervescence médiatique entraînée par Charlie Hebdo, la place qu'occupent les articles sur Boko Haram se réduit à des notes de bas de pages. L'heure est au rattrapage.

Nous sommes le 11 janvier, quatre jours après les attentats terroristes de Paris. Le monde entier assiste en direct à la télévision à une mobilisation historique des Français, toutes catégories sociales confondues : des milliers de personnes sont dans la rue pour témoigner de leur solidarité envers les victimes. Les slogans « Je suis Charlie », « Je suis Juif » et « Je suis Ahmed » sont omniprésents. Toute recherche de pancartes avec l'écriteau « I am Baga » sera cependant vaine.

En effet, à 3 700 kilomètres au sud de Paris, dans la région fragilisée du nord-est du Nigeria, une série d'attaques de terroristes islamistes a entraîné la mort de bien plus de 17 personnes. Triste hasard : les massacres commis par le groupe djihadiste nigérian Boko Haram – qui sévit toujours actuellement – ont atteint leur apogée funeste le 7 janvier, jour même de l'attaque contre l'hebdomadaire parisien. 

Les islamistes ont commencé à attaquer les villes nigérianes de BagaDoron Baga et des localités alentours le 3 janvier, brûlant des maisons et faisant des centaines de victimes.  D'après les témoignages et estimations d'organisations des droits de l'Homme,  le nombre de morts pourrait s'élever à 2 000.  Des images satellites publiées par Amnesty International et Human Rights Watch montrent l'étendue des ravages : rien qu'à Doron Baga plus de 3 000 bâtiments ont été détruits. Le chiffre estimé, d'environ 150 morts, par le régime nigérian apparaît comme douteusement bas. Il ne reste cependant personne sur place pour compter les dépouilles.

L'éducation occidentale est un péché

Depuis, la secte islamiste Boko Haram créée en 2002, a revendiqué l'attentat. Dans une vidéo  menaçante, un membre du groupe terroriste – il s'agirait d'un des leaders, Abubakar Shekau, pourtant plus d'une fois déclaré mort – annonce de nouveaux attentats à venir. Ceux venant d'être commis ne seraient que « la partie émergée de l'iceberg ». Depuis la radicalisation du groupe en 2009, de nombreux individus ont été enlevés, dont plus de 500 femmes et jeunes filles. Des milliers de personnes ont été tuées, musulmans comme chrétiens. 

Boko Haram dit agir au nom de la religion, explique Abraham Sunday Odumu, maître de conférence à l'Ecole Polytechnique de Kaura Namoda, dans le nord-ouest du Nigeria. « Mais tous ceux, qui refusent les idées de Boko Haram, sont des ennemis. Même les musulmans modérés sont considérés comme des mécréants. Leurs parents et autres membres de leurs familles sont également désignés comme des adversaires, méritant la mort. »

Peu de moyens ont été jusqu'ici déployés par les forces armées nigérianes pour réagir contre l'organisation terroriste, dont le but ultime est de créer un Etat islamiste au Nigéria. La ville de Baga se situe dans l'une des dernières régions du nord du Nigeria conquises par Boko Haram et dans laquelle règne la loi religieuse, la charia. Le sud, lui, est majoritairement chrétien. La liste des attentats de Boko Haram – dont le nom peut être traduit par « l'éducation occidentale est un péché » – est longue. 1 500 personnes en ont été victimes l'an dernier : un bien sombre record. 

La secte islamiste, affiliée à Al-Qaida, apparaît moins que d'autres groupes terroristes du Proche et Moyen-Orient dans les médias. Pourtant, elle commet des actes de cruauté du même acabit que ceux perpétrés par le mouvement fondé par Ben Laden. Boko Haram utilise femmes et enfants kamikazes, comme lors d'attentats à l'explosif à Maiduguri et Potiskum, quelques jours après le massacre de la ville voisine, Borno

Après Charlie, le déluge

Pendant que la scène internationale manifestait sa solidarité envers les victimes des attentats de Paris – omniprésents dans les médias – et qu'une dizaine de hauts représentants d'États participaient au rassemblement du 11 janvier, le massacre de Baga était refoulé dans des rubriques politiques de second rang. Le hashtag #IAmBaga est beaucoup moins populaire que #JeSuisCharlie, qui fut plusieurs jours le buzz sur la twittosphère.

Environ une semaine plus tard – à l'heure d'Internet, une éternité – les médias se sont réveillés. Les journaux ont parlé d'un « massacre d'une terrible ampleur ». Les flashs info basés sur la revue de presse d'Amnesty International ont déclenché une prise de conscience des citoyens. Timidement se met en place une vague de solidarité.

Une semaine après le massacre, Avaaz (ONG internationale de cybermilitantisme, ndlr) distribuait une pétition pour obtenir la tenue d'une session spéciale au conseil de sécurité de l'ONU. La lettre sonne comme un appel à la communauté internationale afin d’exercer une pression sur le gouvernement nigérian, resté jusqu'ici très discret. Un succès partiel : dans une prise de position officielle, le conseil de sécurité de l'ONU a sévèrement condamné les crimes de la milice terroriste.

Baga : à peine plus qu'une simple brève

La négligence médiatique face à la violence terroriste et au climat de guerre civile sur le continent africain n'est, hélas, pas un nouveau phénomène. Il y a une vingtaine d'années, le monde regardait presque passivement les Tutsis se faire massacrer au Rwanda. Le fait que Baga ne mérite pas plus qu'une simple brève ne peut pas résulter du refoulement collectif d'un crime d'une telle ampleur.

Pour certains, les raisons sont évidentes. Ainsi @suraiasahar tweetait le 16 janvier : « Because you're African. And Muslim. #JeSuisBaga #BagaTogether ». Un cas évident d'ethnocentrisme ? L'épidémie Ebola semble du moins n'avoir tenu l'Occident en haleine que tant qu'il y avait des cas de contamination sur les sols américains et européens.

Retrouvez la 2ème partie de Boko Haram : Massacre dans l'ombre de Charlie