Boat people projekt : "sur les tablettes de l'histoire du monde"

Article publié le 26 mai 2015
Article publié le 26 mai 2015

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La situation critique des demandeurs d'asile venus de Syrie est en ce moment omniprésente dans les médias européens. Le collectif boat people projekt du Freies Theater de Göttingen travaille avec de jeunes migrants d'origines différentes et leur offre un espace pour assumer leur histoire de manière artistique. Entretien avec deux jeunes acteurs pour tenter d'écrire sur ce sujet.

["voyons s'enfuir devant nous la grandeur de tous les temps sur les tablettes de l'histoire du monde" (Schiller, À mes amis)]

La vérité est que je n'ai aucune idée de comment écrire cet article.

La vérité est qu'il y a actuellement 9755 demandeurs d'asile venus de Syrie en Allemagne. Je n'ai discuté qu'avec deux d'entre eux.

La vérité est que ni Rahaf ni Kamal ne comprennent le mot ""réfugié" - ou demandeur d'asile. Ce sont des êtres humains qui ont fui. Et chaque être humain a sa propre histoire.

La vérité est que j'ai peur de ne pas être juste avec eux.

La vérité est que Kamal Ali n'a que dix-huit ans. Il est Kurde de Syrie et vit depuis quatorze mois en Allemagne. Comme beaucoup de jeunes hommes, il a fui seul vers l'Allemagne. Sa famille vit encore en Syrie.

La vérité est que la majorité des réfugiés mineurs non-accompagnés sont des garçons. Beaucoup sont envoyés par leurs familes. Ils sont censés obtenir des papiers et gagner peut-être de l'argent afin que leurs familles puissent les rejoindre. La vérité est que Kamal a lui-même décidé de venir en Europe. Il avait révisé pour son bac et était sur le point de commencer ses études. La vérité est qu'un garçon syrien, dès qu'il atteint sa majorité, doit partir faire son service militaire. En tant que Kurde, Kamal aurait dû non seulement se battre pour Bachar el-Assad, mais aussi pour les Kurdes. Je ne comprends pas comment ça marche. Je demande à Kamal. Il hausse juste les épaules. Voilà justement le problème. La vérité est que Kamal va en ce moment au collège. Il est en troisième. En Syrie, il était en terminale. Beaucoup de ses camarades de classe ne conçoivent pas qu'il y ait la guerre en Syrie. La vérité est qu'il y a beaucoup de choses dont Kamal ne parle pas. "ça reste là", me raconte-t-il en frappant son coeur de sa main. "Je suis même allé chez une psychologue, je ne lui ai rien dit. Je n'ai pas pu. Il y a certaines choses que je ne peux pas dire." Il répète ensuite les phrases : "Je suis même allé chez une psychologue. Je ne lui ai rien dit. Je n'ai pas pu."

La vérité est que Rahaf Jalbout n'a pas décidé elle-même de fuir vers l'Europe via la Méditerranée.

La vérité est que Rahaf a vingt-et-un ans. Elle est Palestinienne de Syrie. Jusqu'à il y a un an, elle vivait à Mokhayam Al-Yarmok, le plus grand camp palestinien et ancien camp de réfugiés de Damas, qui fut assiégé et détruit. Al-Yarmok fut pendant un temps le symbole de la coexistence pacifique. Ban Ki-Moon a décrit depuis peu Al-Yarmok comme "le cercle le plus profond de l'enfer".

La vérité est que Rahaf a été la dernière de sa famille à fuir la Syrie. Ses parents et sa soeur étaient déjà partis pour l'Égypte. Rahaf étudiait la géographie à l'Université de Damas.

La vérité est que l'Université de Damas a aussi été atteinte par des bombes. Les parents de Rahaf avaient peur. "Mes parents m'ont dit "arrête et viens !" Ils m'ont obligée." Elle rit, gênée. "Mais c'est à cause de moi, tu comprends ?"

La vérité est que Rahaf - un jour - veut retourner en Syrie. "Bien sûr. Tous mes proches habitent là-bas. Tous mes amis. J'ai vécu là-bas vingt ans de ma vie." C'est la seule fois pendant notre entretien que Rahaf est au bord des larmes.

La vérité est que Rahaf n'a jamais voulu venir en Europe. Jamais elle ne s'était imaginé quitter la Syrie. Ou si : pour s'installer peut-être un jour en Palestine.

La vérité est que je ne comprendrai jamais le vécu de Rahaf et de Kamal. Le voyage de Kamal à travers la Turquie, la Grèce, la Macédoine, la Serbie, la Bulgarie, la Slovaquie et la République Tchèque, cela me reste inconnu. La force de Rahaf, je ne peux que l'admirer.

Le jeune collectif boat people projekt répète actuellement pour la pièce „Im Schloss: Deutsch für Anfänger“. La première aura lieu le 29 mai au Cheltenham Passage, à Göttingen (Allemagne).