Bloqué en Bulgarie : ma nuit surréaliste à l’aéroport 

Article publié le 29 octobre 2017
Article publié le 29 octobre 2017

Je suis un être maladroit. Je l’ai toujours été. Je me retrouve souvent dans des situations farfelues, à des endroits peu probables. Je me trouve actuellement en zone internationale bulgare, bloqué dans l’aéroport de Sofia, à la suite de péripéties aussi absurdes qu’irréelles. Remake de Terminal.

Le ton est donné seulement quelques instants après le décollage. Le pilote annonce une information pour le moins insolite. « Nous sommes en train de traverser une zone de turbulences, nous vous prions de garder votre ceinture détachée, afin de pouvoir évacuer rapidement l’avion ». Je jette un coup d’œil à mes collègues de travail, venus pour la même occasion : un séminaire dans la ville de Plovdiv, à deux heures de Sofia, la capitale. Ils semblent avoir la même réaction que moi, entre un début d’angoisse et une folle envie de rire. Finalement, les quelques secousses s’avèrent inoffensives, et l’avion finit par atterrir comme il se doit. C’est un peu plus tard que les choses se gâtent.

L'Aventure, c'est l'Aventure

Arrivé à la douane, la police vérifie mes papiers. Le passeport est périmé depuis 2015, mais selon le douanier de Paris, il m’était possible de voyager dans l’espace Schengen. Donc pas de quoi se faire de souci. Sauf que la Bulgarie n’en fait pas partie, et la police bulgare des frontières, elle, le savait. Depuis le 1er septembre 2007, la Bulgarie fait partie de l’Union européenne, mais pas de la zone euro. Elle n’est donc pas régie par les mêmes réglementations. Pourtant, la ratification de la Bulgarie était censée se dérouler début 2014, sauf qu’elle a été repoussée à une date ultérieure en raison de l’opposition de certains pays comme Allemagne, Royaume-Uni et Danemark.

Ceci dit, il ne pouvait rien m’arriver de grave, puisque j’avais apporté avec moi ma carte d’identité (aucun visa n’étant nécessaire pour les ressortissants des pays européens). À ma grande surprise, on me fait savoir qu’elle est également invalide, à l’instar de mon passeport. S’ensuit des négociations interminables avec les policiers. Cinq minutes après, la sentence tombe. « Vous n’entrez pas sur le territoire bulgare, repartez en France », m’annonce-t-on dans un anglais guttural. Abasourdi, je demande des explications, mais quasiment aucun membre de la douane ne semble vouloir s’exprimer en anglais. Encore moins en français. D’une façon ou d’une autre, personne ne semble vouloir entrer en communication avec moi, ni même écouter ce que j’ai à dire. Me rappelant avoir retiré 40 euros (soit l’équivalent d’un sixième de smic bulgare), une idée étrange me traverse alors l’esprit. Puis elle me parut complètement cliché, voire condescendante. Pourtant, les cas de corruption dans la police bulgare sont bel et bien réels car les infractions routières peuvent se régler à grand renfort de bakchichs et de petits arrangements. C’est en tout cas ce qu’a relaté en 2014 le média franco-allemand Arte dans son documentaire intitulé Bulgarie, les flics ripoux sous surveillance. On y voit un agent de police en train d'accepter un billet de 20 lev (10 euros) de la part d'un automobiliste, lors d'un contrôle routier dans les rues de Sofia. À cette période, le ministre de l'Intérieur, Veselin Vuchkov, se lançait dans un chantier monstre, et mettait en place une multitude de mesures spécifiquement adressées aux contrôles routiers. « Il est curieux de mobiliser des policiers, non pas pour pourchasser les grands criminels, mais pour surveiller leurs collègues qui, livrés à eux-mêmes, succomberaient à la tentation », relayait à ce propos alors le  journaliste bulgare Ivo Indjev sur son blog.

Aldo

Un des policiers, cheveux grisonnants et ventre bedonnant, m’ordonne de m’asseoir. Revolver vintage accroché à sa bandoulière, c’est le rouleur de mécaniques en chef. On croirait Aldo Maccione à la plage en train d’essayer de séduire les jeunes femmes qui se dorent la pilule au soleil.  

J’arrive enfin à avoir l’ambassade de France au bout du fil. Mon enthousiasme s’estompe rapidement. Ma carte d’identité est considérée comme invalide depuis octobre 2016, et c’est en Bulgarie, un an après, que je l’apprends. Résultat : risque d’usurpation d’identité et par conséquent interdiction d’entrer sur le territoire. Il faut se faire à l’idée, je vais être renvoyé en France. Le lendemain à 17 heures en fait, selon la police. C’est alors que mes relations avec les gardes-frontières, jusqu’alors plutôt conflictuelles, changent du tout au tout. L’Aldo Mascione bulgare m’explique que je dois rester au bureau de douane jusqu’à 20 heures, heure à laquelle je serai « libre » de rejoindre la zone internationale et d’y passer les 24 prochaines heures. Me voyant complètement démoralisé, il me propose une cigarette. Il est pourtant interdit de fumer dans l’aéroport de Sofia, comme dans tous les aéroports d’ailleurs. Mais pas pour les policiers bulgares apparemment. « Cigarettes from Bulgaria, very good ! ». Je demande à aller aux toilettes. Aldo me donne l’autorisation à condition que je ne « prenne pas la fuite », précise-t-il en me donnant une grosse tape sur l’épaule, suivie d’un éclat de rire bien gras. À mon retour, il me souhaite la bienvenue en Bulgarie, riant toujours aussi fort. Exactement comme l’humoriste Dieudonné dans son sketch sur le président africain.

Il sort une bouteille d’alcool et dispose deux verres sur la table. Je me rends compte qu’il est déjà saoul. Quand je dis qu’il dispose deux verres, il s’agit bien entendu d’un euphémisme. En réalité, Aldo l’a fait beaucoup plus violemment, façon cow-boy bulgare.

Il essaie de m’éclairer sur la bouteille. Je ne comprends rien, mis à part le fait qu’il s’agit d’un alcool à 50 degrés, et qu’il est question de lait fermenté. « To France and Bulgaria ! », s’écrie-t-il en levant son verre, avant d’ingurgiter la boisson. Je fais de même. Le goût me paraît étrange, mais à la vue de la situation, ce n’est pas le plus surprenant. Une sonnerie de téléphone retentit. La mélodie m’est plus que familière, je l’ai entendue pendant toute mon enfance. « Vous aimez Supermario en France ? » me demande-t-il, le plus sérieusement du monde. Je me questionne sur l’intérêt que ma réponse pourrait avoir, mais ne trouvant pas de rationalité dans cette histoire, je finis par acquiescer. Une personne fait irruption dans la pièce. Il s’agit probablement d’un policier, ou d’un ami d’Aldo. Il tient dans ses mains une mallette. Il l’ouvre devant moi pour en sortir une sorte de fusil d’assaut désassemblé. Aldo, lui, ne partageait pas la même stupeur que moi, il semblait plutôt amusé. Il échange avec son ami lui demandant probablement si le fusil contenait des balles mais je ne peux pas le garantir, ne parlant pas Bulgare.

Nia

Après un long moment d’attente, on finit par me dire que je serai libre de partir le lendemain à 17 heures, et que je suis désormais « libre » de me promener en zone internationale. Pour couronner le tout, Aldo tente de me réconforter en me faisant des blagues graveleuses sur les femmes bulgares et sur les strip-teaseuses. Ayant fini son service, il me souhaite bonne chance en me tapant une dernière fois sur l’épaule. Une policière le remplace. Elle aussi est armée, comme tous les policiers de l’aéroport. Elle n’est pas encore au courant de ma situation. Je me lève pour la lui expliquer et elle me répond que je sens l’alcool. Je tente de lui faire comprendre que c’est son collègue qui m’a fait boire mais elle ne m’écoute pas et m’ordonne de m’asseoir. Bonne ambiance, la nouvelle équipe.

En franchissant la douane, l’hymne national bulgare retentit d’un boitier situé au-dessus de la porte automatique. Je n’y prête pas davantage d’attention et je monte l’escalator pour rejoindre la zone internationale. Affamé, je me dirige vers le premier fast-food. Nouveau coup dur, le caissier n’accepte pas les euros. Je quitte l’endroit, dépité et très en colère et cherche un coin pour y passer la nuit. En parcourant la totalité du terminal, je finis par trouver un siège de massage en gros cuir noir. Une jeune bulgare est assise à côté. Elle s’appelle Nia, elle a dix-neuf ans et elle travaille trois jours par semaine à l’aéroport. Son job consiste à proposer aux voyageurs des trips en réalité augmentée. C’est l’attraction du terminal et cela coûte cinq euros. Pour dix minutes. Je sympathise très vite avec elle. Son anglais étant très correct, la  communication est amplement simplifiée. Je lui raconte mon histoire depuis le début. Elle semble avoir de l’empathie. Un réel soulagement pour moi. Nia dit se sentir en décalage avec la population bulgare sur le plan générationnel. « Les gens ne comprennent pas pourquoi je porte des tatouages ni pourquoi je m’affiche avec un piercing à la lèvre. C’est la vie », poursuit la jeune femme. Son mi-temps lui permettant de mettre des sous côté, Nia est également mannequin photo pour une agence, dans l’optique de poursuivre ses études de graphisme en Italie. A minuit, Nia quitte l’aéroport et c’est avec une boule au ventre que je regagne mon siège de massage pour y passer la nuit.

Dénouement

Quelques torticolis plus tard, je me réveille pour regagner le bureau de police, là où deux policiers français m’attendaient pour me faire rapatrier. Enfin, pas tout à fait. Ils sont d’abord venus escorter, sur ordre du ministère de l’Intérieur, un jeune réfugié afghan, bloqué comme moi en Bulgarie et qui avait pour objectif de regagner la France pour tenter de s’y installer. Ils avaient également comme mission de me reconduire à Paris, mais seulement dans un second temps. Comme nous étions dans le même pétrin lui et moi, je lui souris. Il avait l’air satisfait de pouvoir regagner la France, là où il n’avait pas réussi à demander l’asile quelques semaines plus tôt. Je discute avec les policiers de ma situation ainsi que de la sienne, et je me rends compte que sa joie sera malheureusement de courte durée. Les propos tenus par la police française aux frontières résonnent encore dans ma tête. Le plus gradé des deux m’expliquait combien il est simple pour eux de reconnaître une personne sans-papiers, notamment quand il s’agit de « blacks avec des chaussures blanches ». C’est la suite qui m’a attristé. « Notre p’tit gars là, il est bien content. Comme la Bulgarie ne veut pas de lui, on va le ramener en France. Mais ce qu’il ne sait pas, c’est qu’après ses jours de rétention, il va se faire gauler puis renvoyer en Afghanistan ». Perplexe, je lui demande comment il peut en être aussi sûr. Il poursuit : « C’est toujours comme ça que ça se passe. Tous les avocats vont lui tomber dessus, et vont lui faire croire à lui et à sa famille qu’il est possible de le sauver », une procédure juridiquement impossible selon lui. Pour le policier, il n’a pas de doute sur le sort réservé au réfugié. Il va se faire « sucrer » 2000 euros et il regagnera son pays. Il termine sur une morale plutôt douteuse. « On casse toujours du sucre sur le dos de la police mais on ne parle jamais du reste. Tout le monde veut s’en mettre plein les poches parce qu’en fait l’argent, c’est le nerf de la guerre ».

Suite à de nombreux pourparlers avec les différentes compagnies, on finit par me trouver un billet. Je me dirige vers la salle d’embarquement, suivi par les deux policiers bulgares avec qui j’avais finalement sympathisé. Devant les commerces en duty-free, je leur demande quel est le meilleur produit local bulgare. À ma grande surprise, on me répond qu’il s’agit du vin. Comme quoi. Je serre la main aux deux policiers qui me souhaitent un bon retour en France, et c’est avec le cœur léger que je rentre dans l’avion.

À mon arrivée, un fourgon de police m’attend sur le tarmac, près de l’avion. « C’est vous le journaliste qui a été expulsé de Bulgarie ? » J’acquiesce en rigolant, tant la situation me paraît encore absurde. On m’embarque pour m’emmener au bureau de police, situé à l’extrémité de l’aéroport Charles de Gaulle. Après avoir vérifié mon casier judiciaire, on me dit que tout est en ordre. Je décide de raconter mon épopée bulgare à l’administration, qui ne comprend pas pourquoi l’accès au territoire m’a été interdit, même avec un passeport français périmé. Une fois libre de partir, je me dirige vers la porte, puis je me retourne pour leur annoncer que je comptais écrire un papier sur l’aventure rocambolesque que je venais de traverser. Ils semblent approuver. Une policière me lance alors : « N’oubliez pas de parler de nous dans votre article. Et en bien pour une fois, ça nous changera de d’habitude». Je souris et referme la porte derrière moi. Immobile, je reste quelques instants figé devant elle, repensant à tout ce qui m’était arrivé. Moi aussi, ça a pas mal changé de d’habitude.

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