Black, le film sur les gangs de Molenbeek qui fait débat

Article publié le 4 février 2016
Article publié le 4 février 2016

Prenez l’histoire d’amour la plus romantique qui vous vienne à l’esprit, et situez-la dans l’environnement le plus hostile qui soit. C’est aussi ça, Black. Un film sur Bruxelles et ceux qui en peuplent les rues les moins connues, entre amour, haine, violence et douceur, où le "divertissement" ne manque pas, accompagné d’une bande originale parfaite.

Black – Le film d’Adel El Arbi et Bilall Fallah, présenté en avant-première mondiale le 11 septembre 2015 au Festival International de Toronto – a suscité des avis mitigés. Certains l’ont défini comme « Touchant et vrai », d’autres l’ont qualifié de « Cocktail de racisme post-colonial, exagéré et de mauvaise qualité ».

Ce qui est certain, c’est que Black ne laisse pas indifférent, que ce soit en positif ou en négatif. C’est l’histoire d’amour de deux jeunes gens, issus de deux bandes urbaines rivales de la ville de Bruxelles. Marwan est un jeune garçon marocain, faisant partie du gang 1080 de Molenbeek, le quartier arabe, tandis que la belle Mavela appartient aux Black Bronx de Matonge, le quartier africain.

Le second long-métrage des deux réalisateurs flamands d’origine marocaine est tiré de deux romans de l’écrivain flamand Dirk Bracke, un auteur à l’écriture tranchante, très connu et populaire parmi les jeunes de la communauté belge de langue flamande; mais ce qui saute également aux yeux, c’est l’inspiration puisée auprès de l’histoire de Roméo et Juliette, qui est utilisée et réinsérée dans un contexte nouveau, qui est en premier lieu urbain : l’amour et la violence ont pour théâtre la ville de Bruxelles, avec ses rues, ses quartiers, ses gares ferroviaires; en deuxième lieu, le contexte est également moderne : ce sont des bandes de jeunes immigrés à s’affronter, et bien que ceux-ci soient belges à tous les points de vue, ils éprouvent des difficultés à se trouver une identité précise dans la communauté. Marwan et Mavela sont le symbole de l’amour pur et inconditionnel qui unit des individus, bien que provenant de réalités différentes, mais qui doivent en même temps régler leurs comptes avec leur appartenance et les règles de leurs clans respectifs.

De la rue au cinéma 

Tous les acteurs choisis sont des non-professionnels: Marwan est interprété par Aboubakr Bensaïhi, un jeune homme de Molenbeek âgé de 19 ans qui aime le sport et le cinéma, et qui avait lu par hasard Black de Bracke. Pour le rôle de Mavela, en revanche, c’est Martha Canga Antonio, une lycéenne de Bruxelles – Laquelle avait également appris l’existence du casting par hasard – qui a été choisie. Entre les deux jeunes gens, on remarque une forte entente, une alchimie fondamentale pour la structure entière du film, ainsi qu’une interprétation très spontanée et sincère qui les rend crédibles, comme c’est le cas également pour tous les autres personnages, des plus impitoyables aux plus inoffensifs. Magistrale est également la figure du frère de Marwan, Nassim, interprété par Soufinane Chilah : c’est un jeune homme représentant l’amour pour la tradition et la famille, l’union de la bande des 1080, raison pour laquelle il est aveuglé par sa propre radicalisation. Même le chef des Black Bronx, X, interprété par Emmanuel Tahon, est une figure importante dans le déroulement du film, un garçon marqué par un passé violent et sans aucune pitié.

Histoire d'une violence ordinaire  

La violence s’étend durant tout le film, sans épargner les détails sanglants liés aux passages à tabac ou aux scènes de viols, des rituels qui – Comme l’ont déclaré les metteurs en scène lors d’une interview pour Agenda – arrivent fréquemment et souvent de manière encore pire que ce qui est montré dans le film. Celui qui entre dans une bande n’a pas la possibilité d’en sortir, et les vendettas entre groupes sont peu connues de la police: celui qui parle ou qui essaie de changer de vie devient un ennemi du gang et, en tant que tel, il doit être humilié et éliminé.

« Notre grande angoisse – Raconte El Arbi – était que les gens pensent finalement que c’est beau de faire partie d’un gang. Nous voulions qu’une bande semble être quelque chose de terrible. Nous avons transformé en héros deux personnes qui sortent de la bande. »

Le multiculturalisme de Bruxelles

Le film montre de manière sombre certains aspects du multiculturalisme d’une ville comme Bruxelles, une chronique dure mais bien équilibrée par la magnifique histoire d’amour entre les deux jeunes gens et certains dialogues en argot très amusants entre les personnages, en flamand, français ou arabe.

La capitale belge est saisie dans ses aspects les plus particuliers, en des coins inconnus, surtout à ceux et celles provenant de l’extérieur. « À l’étranger – Raconte encore Fallah – les gens pensent que Bruxelles est une jolie ville, amicale et pleine de gaufres. Puis ils voient Black, et c’est un choc. Subitement, ils en connaissent la réalité, nue et crue. Black est un film du ghetto. »

La Haine de Mathieu Kassovitz ainsi que Cidade de Deus de Fernando Meirelles et Katia Lund – Tous deux étant des films ayant pour thème la rue – constituent la toile de fond ayant servi de source d'inspiration pour Black. Toutefois, El Arbi et Fallah conservent une originalité qui leur est propre, provenant sans doute de leur manière d’être encore acerbe au niveau de l’expérience de la mise en scène, une vision qui ne fausse pas et qui salit la pellicule, la rendant ainsi encore plus réaliste.

Présenté en avant-première mondiale en septembre dernier au Festival International de Toronto, Martha Canga Antonio a été incluse parmi les European Shooting Star 2016, à l'occasion de la dernière Berlinale. À la même période, on a commencé à distribuer le film dans le reste de l'Europe, mais avec une diffusion limitée et controversée. En Belgique, le film –interdit aux mineurs de moins de 16 ans – s'est révélé être un succès, non sans contestations et incidents, à l'image de ceux qui  se sont déroulés à l'occasion de la première projection qui a eu lieu le 11 novembre 2015. Les salles de cinéma françaises et néerlandaises auraient dû également accueillir Black, mais durant le mois de février, la maison de production Paname Distribution a annoncé que pour le moment, le film ne sortira pas en France par crainte d'incidents, et que la distribution dans les salles a été renvoyée à une date qui reste encore à déterminer. 

Contenu original de Cafébabel Torino